Avec Impossible, Emmanuel Finkiel adapte le roman éponyme d’Erri De Luca dans un téléfilm aussi tendu que profondément réflexif, où une chute mortelle dans les Alpes devient le point de départ d’une confrontation autrement plus vertigineuse : celle de deux hommes que quarante années n’ont pas réussi à séparer.
Sur un sentier escarpé dans les Alpes, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police. Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité.
Le face-à-face entre Swann Arlaud et Fabrizio Bentivoglio (remarquables tous les deux) constitue le véritable moteur du film
L’intérêt de la fiction réside précisément dans cette ambiguïté. Emmanuel Finkiel ne cherche pas tant à nous entraîner dans une enquête criminelle classique qu’à nous placer au cœur d’un affrontement entre deux visions du monde. D’un côté, un magistrat qui s’accroche aux faits, aux preuves et à une logique rationnelle ; de l’autre, un homme qui refuse de se laisser enfermer dans l’interprétation que l’on fait de son histoire. Le face-à-face entre Swann Arlaud et Fabrizio Bentivoglio (remarquables tous les deux) constitue le véritable moteur du film. Le premier compose un juge obstiné, méthodique, parfois déstabilisé par ce qu’il ne parvient pas à saisir. Le second prête à son personnage une présence rugueuse, une fatigue presque minérale et une manière de se dérober qui rend ses silences aussi éloquents que ses paroles. Deux tempéraments, deux générations et deux rapports à la vérité s’affrontent sans que l’un puisse définitivement prendre le dessus. Les échanges ne donnent pas lieu à de grandes explosions mélodramatiques : ils avancent par questions, objections, détours et résistances. Derrière la recherche d’un éventuel aveu se dessine peu à peu une interrogation plus vaste : jusqu’où peut-on juger un homme à la lumière de ses actes passés ? Une trahison politique condamne-t-elle définitivement celui qui l’a commise ? Et la justice peut-elle réellement départager la culpabilité, la responsabilité et les convictions intimes ?
En évoquant les Brigades rouges et les années de plomb italiennes, le récit convoque une histoire politique douloureuse sans se réduire à une reconstitution historique. Ce passé révolutionnaire constitue la matière même du conflit : les idéaux de jeunesse, les fidélités militantes, la trahison et les conséquences d’un engagement radical continuent de peser sur les existences longtemps après la disparition des circonstances qui les ont fait naître. Très intelligemment, le film évite de distribuer trop facilement les bons et les mauvais rôles. Il ne s’agit pas d’excuser les actes au nom des convictions, ni de réduire toute une existence à une faute. Il s’agit plutôt de comprendre ce qu’il reste d’un homme lorsque son passé devient le principal élément à charge contre lui.
Il s’agit plutôt de comprendre ce qu’il reste d’un homme lorsque son passé devient le principal élément à charge contre lui.
Le choix des Alpes apporte au film une dimension visuelle et symbolique particulièrement forte. À l’espace resserré du bureau du juge, où chaque parole semble pesée et chaque silence suspect, répond l’immensité des reliefs, avec leurs sentiers étroits, leurs parois abruptes et leurs perspectives vertigineuses. Cette opposition entre enfermement et liberté apparente nourrit toute la mise en scène. L’espace ouvert ne garantit aucune liberté véritable, pas plus que l’espace clos n’empêche la pensée de s’évader.
Emmanuel Finkiel explique avoir voulu dépasser le huis clos du roman pour faire entrer à l’écran les images mentales des personnages et donner à voir plusieurs interprétations possibles du drame. Cette démarche est intéressante : elle permet de matérialiser les hypothèses, les souvenirs et les représentations qui se confrontent dans l’esprit des protagonistes. Le cinéma ne se contente plus de filmer une discussion ; il explore les images que chacun construit pour donner un sens à ce qui s’est produit. Les flash-backs éclairent progressivement les liens entre les deux hommes, tout en maintenant une part d’incertitude. Le spectateur n’est pas seulement invité à résoudre une énigme, mais à mesurer combien une même histoire peut être racontée différemment selon celui qui la regarde. Adapter Erri De Luca représentait un véritable défi. L’écriture de l’auteur italien, nourrie de réflexions philosophiques et de formules incisives, repose largement sur la force du dialogue et de la pensée. Emmanuel Finkiel choisit d’en préserver la densité, tout en lui donnant une traduction visuelle.
Emmanuel Finkiel confirme ici son intérêt pour les êtres marqués par l’Histoire, les blessures de la mémoire et les traces durables du passé.
Réalisateur de Voyages, de La Douleur et, plus récemment, de La Chambre de Mariana (grand oublié des Césars l’an passé), Emmanuel Finkiel confirme ici son intérêt pour les êtres marqués par l’Histoire, les blessures de la mémoire et les traces durables du passé. Sa mise en scène accompagne cette matière avec sérieux et sensibilité, portée par deux comédiens qui donnent au récit sa densité humaine. Les deux récompenses obtenues au Festival de la Fiction de La Rochelle — le prix du meilleur unitaire drama / suspense et le prix Stéphane Strano du meilleur scénario — saluent justement l’ambition de cette proposition, dont on s’étonne qu’elle n’ait pas fait l’objet d’une sortie en salle. Le film, thriller psychologique sobre et ambitieux, trouve sa singularité dans sa capacité à faire d’une enquête sur une mort suspecte une réflexion sur la justice, la fidélité à soi-même et l’impossibilité de refermer complètement certaines pages de sa vie.
RÉALISATEUR : Emmanuel Finkiel
NATIONALITÉ : France
GENRE : Drame
AVEC : Swann Arlaud, Fabrizio Bentivoglio, Marilyne Canto
DURÉE : 1h40
DISTRIBUTEUR : x
SORTIE LE 16 octobre 2026 sur ARTE


