Kill Bill : the Whole Bloody Affair : la version intégrale en un seul film

KILL BILL 1 : DE LA SATISFACTION DE LA VENGEANCE

Kill Bill. Comment s’attaquer à ce monument tarantinesque? En commençant par ses composantes qui ont marqué l’histoire du cinéma depuis sa sortie en 2003. Sa bande originale inoubliable (qui n’a jamais siffloté ou entendu siffloter la Whistle Song?), son héroïne à la combinaison jaune poussin mythique, son affiche même renvoie aux scènes de combats jouissives et grotesques à base de sabres japonais. Un mets cinématographique devenu culte autant dans la culture populaire que cinéphile, grâce à ses ingrédients bien dosés suivant une recette dévastatrice.

Au beau milieu du désert texan se déroule une cérémonie de mariage qui va tourner au drame. Des assassins impitoyables débarquent et tirent sur toute l’assemblée. La mariée incarnée par Uma Thurman (Who Else?) est laissée pour morte, sa robe blanche salie d’un sang devenu noir par l’utilisation d’un noir et blanc ultra contrasté. Son ventre rond ne l’aura pas protégée de ses ravisseurs qui n’ont pas hésité à lui mettre une balle dans la tê̂te. Elle restera plongée dans un coma pendant 4 années. À son réveil, la vie a disparu de son ventre. Des cris d’impuissance et de fureur, naît un seul objectif : assouvir le besoin sanguinaire de vengeance. Quel monstre a-t-il pu s’en prendre à une belle femme blonde le plus beau jour de sa vie et enceinte par-dessus le marché? Le géniteur du fœtus. Bill. Et sa bande de joyeux criminels. Vernita Green. Elle Driver. Des noms évocateurs et incitant à entrer dans ce récit à couper le souffle.

La recette est aussi simple que complexe. Kill Bill trace la trajectoire précise de son héroïne infrangible -puisque même une balle dans la tête ne la tue pas- comme sa « Death List Five » (liste de 5 personnes à tuer) : un point de départ, le terrassement total et la soif de vengeance, et des étapes à rayer, 5 phases à accomplir. Si les 5 phases constituent l’intégralité du diptyque (Kill Bill volumes 1 et 2, pensés à l’origine comme un seul et même film), le plan du premier volet se découpe également en 5 chapitres, à savourer cuisson saignante.

La vengeance de La Mariée devient un pur spectacle d’assouvissement de pulsions animales et organiques, grâce à un metteur en scène de génie empruntant et rendant hommage à plusieurs genres de manière assumée.

S’il y a bien une intention chère à Quentin Tarantino, c’est orchestrer une symphonie cinématographique pour faire jouir son spectateur par les yeux et les oreilles. Dès la construction narrative, un montage non-linéaire mais répondant à une montée en puissance sensationnelle, nos sens se retrouvent happés par une montée crescendo qui se conclut lors d’un point culminant de violence orgasmique, dans la douceur cotonneuse d’un jardin japonais enneigé. Si Truffaut disait d’Hitchcock qu’il « film(ait) des scènes d’amour comme des scènes de meurtre et des scènes de meurtres comme des scènes d’amour », Tarantino, ce beau bougre, filme des scènes de violence comme des scènes de jouissance qui éclaboussent le spectateur de plaisir. On se délecte ainsi de décapitations soudaines provocant des jaillissements de sang démesurés dans Kill Bill presque comme on expérimenté les sécrétions de Love, avec moins de provocation mais autant de délice. L’esthétique sonore et visuelle de Kill Bill fabrique un univers d’excès, de violence magistralement chorégraphiée. La vengeance de La Mariée devient un pur spectacle d’assouvissement de pulsions animales et organiques, grâce à un metteur en scène de génie empruntant et rendant hommage à plusieurs genres de manière assumée.

On ne peut pas parler de Kill Bill (et de Quentin Tarantino) sans parler de ses influences. L’aspect manga des nombreuses scènes sautent aux yeux avec, pour exemple représentatif, ces gisements de sang sortant des cous et des extrémités des corps aux membres coupés tournoyant en l’air comme la séquence des « Crazy 88 ». Si le thriller japonais Lady Snowblood a bien inspiré le personnage d’Uma Thurman et son background psychologique, l’influence japonaise arrive à son comble lors d’une séquence entière réalisée en animation relatant l’enfance affreuse de O-Ren Ishii, devenue reine de la pègre (les yakuza) à Tokyo. Sa fabrication a demandé une année entière de travail et transcende par sa beauté visuelle (un style artistique ultra-expressif aux traits ondoyants) et l’émotion palpable qu’elle dégage. Ensuite, le style noir et blanc de certaines scènes qui font ressortir seulement une couleur vive évoque la photographie signée Robert Rodriquez pour Sin City et ses rouges vifs ou jaunes d’or, rien de surprenant quand on sait que Tarantino a participé à sa réalisation. Sont aussi cités les genres du western-spaghetti (davantage dans le deuxième volume), du Chanbara (film de cape et d’épée version sabre japonais, l’hommage est avoué), le gore, les films de kung-fu à la Bruce Lee et les films d’exploitation. Là où réside le génie de Tarantino, c’est dans sa capacité à doser les influences, par touches impressionnistes, et à se les approprier.

Kill Bill assouvit toutes les obsessions de son réalisateur : la scène du « Wiggle your big toe », centrée sur les pieds paralysés de la belle blonde, se fait bien trop ample et passionnée pour ne pas combler le fétichisme de son auteur. Au-delà des fantasmes de Tarantino, le film représente la quintessence de sa considération pour la figure féminine (déjà présente avec Jackie Brown et plus tard dans Boulevard de la Mort). Véritable ode à la robustesse des femmes, Kill Bill délivre une autre signification de la « femme fatale » à travers son personnage de La Mariée : lucide, ardente, intuitive, infatigable, belle, certes mais surtout létale. L’omniprésence des personnages féminins, bien plus violents et aguerris que les hommes, élabore une ode d’une justesse sans précédent. À l’image de la scène incroyable où O-Ren Ishii tranche la tête d’un mafieux raciste/sexiste de sang froid, les femmes gouvernent les hommes qui se révèlent pour la plupart d’une lâcheté extrê̂me. Plus globalement, les femmes de Kill Bill se révèlent d’une violence égale à celle des hommes présents dans les autres films de Tarantino, d’un instinct vengeur et animal semblable au masculin.

Au-delà d’une technique de cinéma audacieuse, d’une grandiloquence assumée et d’une mise en scène tout simplement brillante, la force de Kill Bill réside en sa capacité à procurer de la satisfaction pure aux spectateurs, à l’image de l’assouvissement de vengeance de son héroïne. Quelle joie de suivre une femme à terre se relever et, comme une lionne assoiffée de sang, déchiqueter tous ceux qui lui ont fait du mal. Sans aucun doute, Kill Bill représente le meilleur film sur la vengeance (plat qui se mange chaud) d’une femme enragée.

Une réussite rythmée au tempo de la vengeance. De la violence. Des chocs visuels à la pelle. Un véritable chef-d’œuvre qui a marqué et marquera des générations.

Justine Vignal 

KILL BILL 2 : A COEURS OUVERTS

Après l’orgie sanglante à la Villa des feuilles bleues et les révélations finales clôturant Kill Bill Vol 1, c’est dans un tout autre genre que l’on retrouve la Mariée et toutes ses connaissances dans ce Vol 2. Si le premier volume faisait la part belle à l’action, notamment au sabre, pour un hommage non déguisé au cinéma asiatique (kung-fu hong-kongais d’un côté, chanbara japonais de l’autre), ce Vol 2 s’oriente plutôt vers le western-spaghetti, y compris en basculant musicalement de Tomoyasu Hotei à Ennio Morricone.

Cette deuxième moitié du diptyque opère aussi quelques changements de style et de rythme. Au-delà de l’habituelle foultitude de références cinéphiles (La Prisonnière du désertPolice Story 3Annie HallShogun Assassin, …) mais aussi avec le 1er film (quelques notes du Bang Bang de Nancy Sinatra sont reprises dans la chapelle en début de film, par exemple), la forme épouse clairement les genres auxquels le film rend hommage, avec moult zooms rapides (trouvables en pagaille dans les chanbara et les films de la Shaw Brothers) et gros plans extrêmes sur les visages (évidemment typiques du western spaghetti léonien). Et si Tarantino s’amuse moins avec les changements de formats (finis notamment les délires animés), la photographie prend le relais, n’hésitant pas à désaturer notamment tout le chapitre de Pai Mei comme pour signifier qu’au-delà de son intégration en flash-back, le temps a bel et bien fait son œuvre et transformé ce qui fut glorieux (ou du moins, des mythes glorieux) en fantôme resurgissant du passé.

D’un film violent et gore, on bascule dans un drame romantique autour du couple déchiré La Mariée / Bill.

Car au-delà de l’histoire d’amour trahie œuvrant au cœur du film, ce sont bien des fantômes qui semblent hanter le film. D’un côté, les acteurs eux-mêmes, comme souvent chez Tarantino, sont tout autant d’anciennes gloires gentiment has been et qui trouvent ici un nouvel écrin pour briller ou, a minima, ré-apparaître sur le devant de la scène. Après Sonny Chiba dans le Vol 1, c’est Gordon Liu qui trouve (pour la 2e fois) un rôle (finalement) sur mesure avec Pai Mei. David Carradine donne de sa superbe toute la deuxième moitié du film, tandis que Darryl Hannah et l’habitué Michael Madsen en profitent aussi. Mais pour quels rôles ? Pai Mei est clairement un vieillard reclus dans un temps aujourd’hui délabré, Bill ne semble plus que l’ombre de lui-même et sa destinée uniquement dirigée par les vagues produites par sa funeste décision initiale sans qu’il puisse plus rien y faire, Budd est devenu videur dans un bar à strip-tease méga glauque. Finalement, seule Elle semble avoir conserver son aura, renforçant l’impression que ce film peut aussi se lire à travers la condition féminine dans une société patriarcale, de la même manière que la seule autre Vipère Assassine à avoir été humanisée était O-Ren dans le 1er film. Après tout, la Mariée ne poursuit-elle pas, en même temps que sa quête de vengeance sanglante, une quête d’indépendance et de pleine reprise de sa position de mère qui lui avait été confisquée ? Et que dire de tous ces sabres, symboles phalliques par excellence ?

Tout ceci se fait quoi qu’il en soit avec un romantisme exacerbé faisant des miracles, bien loin du ton habituellement choisi par Tarantino (y compris dans le premier volet). D’un film violent et gore, on bascule dans un drame romantique autour du couple déchiré La Mariée / Bill. En ce sens, et hormis une poignée de fulgurances gore (notamment lors du combat avec Elle), toute la partie finale du film est immensément plus posée, faisant à la fois la part belle aux comédiens et à l’émotion pure, assez loin finalement de tous les effets pop ayant parsemé les 3h30 qui précédaient. C’est probablement dans ces 35 dernières minutes, belles et émouvantes, que se cristallise le cœur du film, depuis les retrouvailles avec Bill (« You’re dead mommy. So, die. ») jusqu’à la catharsis finale en 2 temps, après laquelle la Mariée peut enfin tourner la page et faire littéralement le deuil de cette relation amoureuse finissant (relativement) mal. Si le cinéma de QT a toujours fait la part belle aux acteurs, rarement aura-t-il autant permis à un duo de tirer leur épingle du jeu. Un moment plutôt rare dans la filmographie de Tarantino, où si le film reste toujours aussi verbeux et les références toujours aussi nombreuses, le récit se fait lui bien plus simple, linéaire et épuré, concentré sur son duo principal et laissant place probablement aux moments les plus émouvants de toute sa filmographie, sans tension, mais uniquement avec deux anciens amants se livrant à cœurs ouverts.

Rémy Pignatiello

4.5

RÉALISATEUR : Quentin Tarantino 
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : action, thriller
AVEC : Uma Thurman, David Carradine, Lucy Liu, Michael Madsen, Daryl Hannah
DURÉE : 4h35
DISTRIBUTEUR : StudioCanal
SORTIE LE 8 juillet 2026