Mode et cinéma sont des domaines qui s’influencent et s’interpénètrent l’un l’autre. Les costumes de cinéma deviennent parfois iconiques comme la veste de cuir noir d’Al Pacino dans L’Impasse ou la combinaison d’Elizabeth Taylor sur la plage de Soudain l’été dernier, en imposant de nouveaux standards de vêtements. Il n’est pas rare de voir débarquer des stars de cinéma à la Fashion Week de Paris, venant s’informer des nouvelles tendance en matière de style et d’esthétique vestimentaire. Parfois, d’ailleurs des grands couturiers collaborent en symbiose avec des cinéastes ou des actrices, comme Jean-Paul Gaultier avec Pedro Almodóvar ou Christian Dior avec Audrey Hepburn. Pourtant, si l’on s’interroge sur les films qui sont nés de l’observation du milieu de la mode, il n’y en a pas tellement à l’arrivée, si l’on place à part les biopics consacrés à Yves Saint Laurent : Falbalas (1945) de Jacques Becker, Prêt-à-porter (1994) de Robert Altman, Phantom Thread (2017) de Paul Thomas Anderson. Coutures d’Alice Winocour représente le dernier avatar de cette lignée de films, entrecroisant trois destins de femmes dans le milieu de la Fashion Week.
A Paris, dans le tumulte de la Fashion Week, Maxine, une réalisatrice américaine apprend une nouvelle qui va bouleverser sa vie. Elle croise alors le chemin d’Ada, une jeune mannequin sud‐soudanaise ayant quitté son pays, et Angèle, une maquilleuse française aspirant à une autre vie. Entre ces trois femmes aux horizons pourtant si différents se tisse une solidarité insoupçonnée. Sous le vernis glamour se révèle une forme de révolte silencieuse : celle de femmes qui recousent, chacune à leur manière, les fils de leur propre histoire.
L’oeuvre aurait gagné à accentuer sa dimension funèbre, à travers le personnage d’Angelina Jolie, au lieu de se laisser finalement emporter par le joli tourbillon des apparences.
Si l’on place à part Falbalas et Phantom Thread qui sont plutôt des histoires d’amour, l’univers de la mode semble appeler le récit choral, étant donné la multiplicité de personnages en jeu. C’est en effet le cas de Prêt-à-porter, tout comme de Coutures qui se voudrait son envers plus sombre et féministe. Alice Winocour entrecroise en effet trois destins de femmes d’origines et de milieux différents, là où Altman jetait un regard satirique, goguenard et limite misogyne sur les coulisses de la Fashion Week (le défilé final nu).
Chez Winocour, c’est le regard féministe qui prédomine, ce qui n’étonne guère, vu le reste de sa filmographie (Augustine, Proxima ou Revoir Paris qui étaient principalement vus par le prisme d’un point de vue féminin). Trois destins se croisent : une réalisatrice de films de genre atteinte par une grave maladie, une mannequin soudanaise un peu perdue dans un monde où elle n’a pas de repères, et une maquilleuse apprentie écrivaine. C’est surtout la ligne narrative d’Angelina Jolie aux prises avec un rôle qui renvoie des échos à sa propre maladie, qui passionne, même si Ella Rumpf ne démérite pas, encore une fois excellente après Le Théorème de Marguerite ou Des Preuves d’amour, certainement l’une des plus prometteuses actrices d’aujourd’hui. En passant, dans Coutures, se retrouve une bonne partie de la distribution des films de Julia Ducournau : Garance Marillier, Ella Rumpf, Vincent Lindon, Finnegan Oldfield, ce qui indique pour le moins une harmonie de thématiques en commun entre les deux réalisatrices françaises. On ne peut que louer le choix du point de vue qui se distingue de celui de réalisateurs masculins.
Pour le reste, on retiendra surtout que la mannequin soudanaise, plutôt mise à l’écart par ses consoeurs, trouvera une solidarité inattendue auprès d’une autre victime de conflits guerriers, un top-model ukrainien. Le film n’échappe pas comme tout récit choral à son événement traumatique final : c’était la pluie de grenouilles dans Magnolia, le tremblement de terre dans Short cuts ; Coutures a droit à une belle tempête, tout comme dans Mado de Claude Sautet, un enlisement remarquable dans la boue. Joli mais un peu superficiel, à l’instar de l’univers de la mode, car les trois destins se superposent sans véritablement coïncider. En sortant du film sur la musique enchanteresse de Anna Von Hausswolff, on est plutôt enclin à penser que l’oeuvre aurait gagné à accentuer sa dimension funèbre, à travers le personnage d’Angelina Jolie, au lieu de se laisser finalement emporter par le joli tourbillon des apparences.
RÉALISATRICE : Alice Winocour
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Angelina Jolie, Ella Rumpf, Anyier Anei, Louis Garrel, Vincent Lindon, Garance Marillier, Aurore Clément, Finnegan Oldfield
DURÉE : 1h47
DISTRIBUTEUR : Pathé Films
SORTIE LE 18 février 2025


