Phantom Thread : l’étoffe des rêves

Metteur en scène surdoué, Paul Thomas Anderson a longtemps divisé la critique. Pourtant couvert de prix (Ours d’or à Berlin pour Magnolia, Prix de la mise en scène à Cannes pour Punch-Drunk Love, Lion d’argent à Venise pour The Master), cet enfant gâté du cinéma peinait à gagner l’affection et l’admiration de l’ensemble des critiques et des spectateurs. Il a fallu attendre son huitième film Phantom Thread pour qu’elle trouve enfin un point d’accord. Célébrée comme un chef-d’oeuvre, cette oeuvre cérébrale et raffinée sur le milieu de la mode anglaise n’aura pourtant pas permis à Paul Thomas Anderson d’être prophète en son pays, ne remportant que l’Oscar des meilleurs costumes, le strict minimum pour une oeuvre sur la mode, alors que La Forme de l’eau et Three billboards se partageaient les récompenses majeures.

Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près.

Phantom Thread est une histoire d’amour maléfique, dysfonctionnel et empoisonné, où les membres du couple s’aiment autant qu’ils se détestent, où ils souhaitent se tuer autant qu’ils peuvent s’entraider et se soutenir.

Pour apprécier Phantom Thread, il faut aller au-delà des apparences, comme c’est souvent le cas, pour les grandes oeuvres. Le sujet laissait craindre un film engoncé dans l’aristocratie britannique, les coutumes ancestrales, les jeux de codes et de morales, un peu ce que l’on reproche aux mauvais films de James Ivory, lorsque ce dernier manque d’inspiration. Pour se sortir de ce carcan de ce qu’on a l’habitude de qualifier de film académique, c’est-à-dire reproduisant les conventions de ce qui a déjà été vu et revu, il fallait un fantastique tempérament à la manière de Robert Altman dans Gosford Park, revisitant les clichés, les revitalisant par une mise en scène alerte. Or Robert Altman est l’un des mentors de Paul Thomas Anderson, à qui ce dernier a dédié There will be blood. On retrouve donc dans Phantom Thread une mise en scène qui suit de manière très ophulsienne le long d’escaliers sinueux des mannequins de mode. Dans sa manière de dépoussiérer le film d’époque, Phantom Thread renvoie également au Temps de l’innocence de Martin Scorsese, où l’on voyait déjà (ce qui ne constitue pas du tout un hasard) un certain Daniel Day-Lewis.

Loin de la joliesse parfois désincarnée de James Ivory, Paul Thomas Anderson a plutôt convié l’âpreté d’Ingmar Bergman via le prénom de la protagoniste féminine, clin d’oeil direct à Persona. Les échanges devenus légendaires autour de la table de petit déjeuner, par leur cruauté sardonique et leur sécheresse sans appel, évoquent ainsi bien davantage les Scènes de la vie conjugale de l’illustre maître suédois. D’un point de vue culinaire et cinématographique, la fameuse séquence de l’omelette aux champignons restera comme un classique des scènes de meurtre filmées comme des scènes d’amour, selon la formulation hitchcockienne. On retiendra également parmi d’autres scènes marquantes celle du bal de fin d’année où Reynolds va rechercher Alma ou encore la séquence du délire où le styliste croit revoir dans une vision de mauvais rêve sa mère ressuscitée.

Car Phantom Thread est une histoire d’amour maléfique, dysfonctionnel et empoisonné, où les membres du couple s’aiment autant qu’ils se détestent, où ils souhaitent se tuer autant qu’ils peuvent s’entraider et se soutenir. Dans ces rapports passionnels, Reynolds et Alma trouvent une espèce d’équilibre paradoxal, au point que le spectateur est en droit de se demander si cette expérience ne reflète pas celle de l’immense majorité des couples. L’ironie du sort a voulu qu’il sorte en France un 14 février. Il est en revanche impossible de dire si le film est féministe, proclamant le triomphe d’Alma ou au contraire regrettant le système patriarcal de domination masculine mis en place par Reynolds pour emprisonner son épouse. Les deux en même temps, ce qui est le propre des grandes oeuvres, d’échapper à toute thèse préconçue. On pourrait même suggérer que Phantom Thread serait le film-témoin qui illustre le point de basculement d’un monde à l’autre. Pour cela, il a fallu le concours de très grands interprètes, Daniel Day-Lewis, dont c’est le dernier rôle, passant ainsi le relais à Vicky Krieps qui est devenue la comédienne indispensable et omniprésente que nous connaissons aujourd’hui. Le moment où elle rougit lors de la première rencontre relève du pur génie, dont on ne sait s’il appartient en propre à la comédienne ou aux prouesses extraordinaires de mise en scène de Paul Thomas Anderson, cinéaste majeur dressant un autoportrait peu flatteur de lui-même en créateur dominateur et égocentrique qui se laisse peu à peu subjuguer par sa femme.

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RÉALISATEUR :  Paul Thomas Anderson 
NATIONALITÉ : américaine, britannique
AVEC : Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville
GENRE : Drame
DURÉE : 2h11
DISTRIBUTEUR : Universal Pictures International France
SORTIE LE 14 février 2018

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