Victor comme tout le monde : tout sur Victor

Trois semaines seulement après la sortie de Maigret et le mort amoureux, revoici un nouveau film de Pascal Bonitzer. Cette prolixité cinématographique ne s’explique pas par un regain de productivité pour un auteur qui sort bon an mal an un film environ tous les trois ou quatre ans. Victor comme tout le monde est en fait un projet parallèle de sa compagne Sophie Fillières brusquement disparue il y a trois ans. Demeuré orphelin, ce projet déjà écrit était donc en quête d’un réalisateur. Les enfants du couple, Agathe et Adam Bonitzer, ont demandé à leur père de se charger de cet hommage à Sophie Fillières, ce dont il s’est acquitté de bonne grâce, admirant le talent d’écriture de sa compagne et y voyant d’étranges correspondances avec son oeuvre, en particulier la distribution dans le rôle principal de Fabrice Luchini, 25 ans après leur collaboration fructueuse dans Rien sur Robert. Victor comme tout le monde est en effet à la fois un anti-biopic de Victor Hugo, un hommage ludique par la bande au célèbre écrivain, un portrait à la fois proche et éloigné de cet incroyable serviteur du Verbe, Fabrice Luchini, une réflexion discrète sur la paternité et sur la place de l’artiste par rapport au monde qui s’est féminisé.

Robert Zucchini est un comédien amoureux des mots de Victor Hugo. Il se rend chaque soir dans un théâtre parisien pour lire et raconter l’œuvre du romancier et poète devant un large auditoire. Hors de la scène, il traîne une douce mélancolie, teintée de solitude. Sa femme qui est très prise par sa carrière, enchaîne les voyages d’affaires aux États-Unis ; ils s’aiment, mais à distance. Il n’a plus de contact avec sa fille, Lisbeth, qu’il n’a pas élevée. À la mort de sa mère, cette dernière réapparaît dans la vie de Robert…

Un anti-biopic de Victor Hugo, un hommage ludique par la bande au célèbre écrivain, un portrait à la fois proche et éloigné de cet incroyable serviteur du Verbe, Fabrice Luchini, une réflexion discrète sur la paternité et sur la place de l’artiste par rapport au monde qui s’est féminisé.

Sous l’impulsion de Patrick Consigny, spécialiste de Victor Hugo et auteur d’un récent Léopoldine, sur la fille du célèbre écrivain, Sophie Fillières a été amenée à réfléchir à une oeuvre sur cet auteur considérable. Elle ne voulait pas réaliser de biopic, (rejet d’ailleurs partagé par Fabrice Luchini, à qui ce type de projets avait également été proposé) mais souhaitait plutôt une évocation ludique, un hommage par la bande qui permettrait d’apprendre beaucoup sur Hugo, en évitant la pédagogie et le didactisme. Malgré sa triste disparition, Victor comme tout le monde correspond sans doute à son souhait profond, celui d’une comédie apparemment légère évoquant sans avoir l’air d’y toucher l’oeuvre et la vie de Victor Hugo, en permettant de retenir bien plus de choses que par un biopic classique.

Cette fantaisie ludique évoque aussi en filigrane des thèmes plus profonds qu’il n’y paraît : la peur de l’engagement (dans le couple, la paternité) des hommes, la passion du verbe, de la poésie et de la littérature qui dévore tout, et vous fait passer parfois à côté de la vie, et surtout la vision de l’artiste auteur d’une oeuvre considérable modifiée par le regard jeune et féministe sur sa biographie. Autant de thèmes importants qui pourraient être rébarbatifs alors qu’ils sont revitalisés par une mise en situation drolatique.

Car Robert Zucchini, c’est à la fois Fabrice Luchini et pas du tout lui. Robert est en effet le véritable prénom de Luchini alors que Zucchini est une version dégradée de son patronyme. De plus, il a effectivement une fille dans la « vraie vie », fille qu’il n’a cependant pas abandonnée ni délaissée. Fabrice Luchini divise depuis toujours, entre ceux qui l’adorent depuis sa série de films d’Eric Rohmer et ses prestations hallucinantes au théâtre, faisant redécouvrir la beauté de la langue de La Fontaine ou Céline, et ceux, bien moins nombreux, qui le taxent de cabotinage et de surjeu. Comme la plupart des films de Luchini, Victor comme tout le monde ne s’adresse qu’aux premiers, et leur réserve bien des moments savoureux : lorsqu’il invente un acronyme « JPP » à la place de « j’en peux plus« , quand il reconnaît la lâcheté d’Hugo et la peur des hommes face aux femmes qui expliquerait beaucoup de leurs comportements, le moment où il aperçoit Pia Pépin (Suzanne de Baecque) nue et lui demande si elle ne va pas le « metooiser », son arrivée en retard pour la première fois à une de ses représentations, la reconstitution d’une séance de spiritisme sur scène ou bien encore ce moment anthologique où il doit défendre Hugo qui se fait traiter de vulgaire « queutard » par de jeunes féministes convaincues.

La plus grande partie du film, en résumé Zuchini face aux femmes, s’avère très réussie et permet une mise en perspective de la vie et de l’oeuvre d’Hugo, particulièrement réjouissante et moderne. Bonitzer (via Fillières) ne donne raison ni à l’un ni aux autres mais organise une confrontation joyeuse, dépourvue d’acrimonie, qui laisse place à la réflexion. En revanche, le bât blesse à partir du moment où l’émotion prend le pas sur les duels verbaux à fleurets mouchetés. La partie concernant la fille de Zuchini fonctionne manifestement moins bien, en raison d’un manque d’écriture et de contextualisation de son personnage. Le parallélisme des binômes Zuchini/Lisbeth et Hugo/Léopoldine apparaît beaucoup trop intentionnel de la part de l’autrice, sans prendre naturellement vie par la fiction, ce qui fait que le film prend malheureusement un peu l’eau à partir du pèlerinage à Guernesey.

Pourtant, en dépit de ces dernières vingt minutes un peu chaotiques, Victor comme tout le monde est un divertissement intelligent et précieux dans tous les sens du terme, qui apprend réellement des notions sur Victor Hugo, sans le moindre effort, nous fait apprécier la beauté de son écriture et de sa poésie, et nous interroge sans fin sur le jeu du vrai et du faux dans le personnage de Zucchini/Luchini. Les étranges circonstances du hasard ont fait que Victor comme tout le monde raconte l’histoire d’un artiste qui apprend la disparition de la mère de sa progéniture, tout comme le réalisateur de ce film a perdu la compagne de sa vie, singulière mise en abyme que Sophie Fillières n’aurait certainement pas imaginée lorsqu’elle a commencé à écrire ce projet.

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RÉALISATEUR : Pascal Bonitzer
NATIONALITÉ : française
GENRE : comédie dramatique
AVEC : Fabrice Luchini, Chiara Mastroianni, Marie Narbonne, Suzanne de Baecque, Louise Orry-Diquero, Iris Bry, Naidra Ayadi, Sarah Touffic Othman-Schmitt
DURÉE : 1h28
DISTRIBUTEUR : Les Films du Losange
SORTIE LE 11 mars 2026