Longtemps, la surdité au cinéma a surtout fonctionné comme simple motif narratif et émotionnel. Un film populaire tel La Famille Bélier en a fait un ressort pathétique fondé sur le dépassement, où la différence sert souvent à valoriser un parcours entendant — allant jusqu’à confier des rôles de personnages sourds à des acteurs entendants (François Damiens et Karin Viard), dans une logique de représentation extérieure, parfois opportuniste. La représentation n’était alors qu’une apparence. À l’inverse, des films plus récents comme Sound of Metal voire la franchise Sans un bruit déplacent la question : la surdité n’y est plus un enjeu de représentation, mais un principe de mise en scène, un point de vue perceptif qui transforme le son, le cadre et le rythme. En somme, la surdité est problématisée. Issu d’un court-métrage éponyme, que la réalisatrice Eva Libertad García prolonge et approfondit ici, Sorda s’inscrit pleinement dans ce déplacement. Ces films rappellent une évidence essentielle : le cinéma n’est pas d’abord l’art du son, mais celui du visible — un art historiquement muet, fondé sur le geste, le corps et le signe.
Le film suit Ángela, femme sourde, en instance de devenir mère, vivant avec un compagnon entendant. À l’approche de la naissance de leur fille, une inquiétude affleure : l’enfant héritera-t-elle de la surdité maternelle ? À partir de cette question intime et de tant d’autres, le film explore la coexistence de deux mondes — entendants et non-entendants — et les failles invisibles qui les traversent.
La mise à l’écart d’Ángela n’est jamais présentée comme la conséquence directe de sa surdité, mais comme le produit d’un monde peu disposé à modifier ses codes. Sorda décrit une violence ordinaire, systémique, faite d’angles morts et d’inattention.

Dans Sorda, la surdité est une matière, une condition à partir de laquelle le monde s’organise — ou se désorganise. Eva Libertad García filme une série de médiations concrètes sans lesquelles le réel deviendrait impraticable : une lumière rouge qui s’allume lorsqu’on sonne à la porte, le souhait d’acheter un babyphone ayant le mode vibrant pour rendre sensibles les pleurs, des gestes répétés pour maintenir le lien. La perception n’est jamais donnée comme naturelle ; elle est construite, fragile, constamment menacée. Le rôle d’Ángela est incarné par Miriam Garlo, actrice sourde et sœur de la réalisatrice, dont la présence impose un cinéma situé, pensé depuis l’expérience vécue. Face à elle, Álvaro Cervantes compose un compagnon aimant, mais inscrit dans un monde qui reste, malgré lui, celui des entendants.
Avant la naissance, le film installe un équilibre tendre, fait d’interrogations légitimes qui travaillent chaque parent en devenir. À ce stade, la relation du couple passe largement par le toucher : des câlins, une proximité silencieuse, une tendresse non verbale qui fait lien. Sorda rappelle une évidence souvent oubliée : l’amour est une entente des corps. La langue des signes, filmée sans fétichisme, devient matière cinématographique à part entière, tandis que les mains — qui signent, qui travaillent la terre dans l’atelier de poterie où est employée Ángela — assurent une continuité sensible avec le monde. Le travail sonore s’inscrit dans ce même principe : lors de la première scène, Ángela marche de dos, les sons de la nature existent pour le spectateur, pas pour elle. Le film ne cherche ni à traduire ni à compenser cet écart, mais à l’installer comme une donnée première.
Après l’accouchement, cette harmonie fragile se fissure. L’intimité se raréfie, sans être jamais expliquée : sans doute l’effet du post-partum, sans doute aussi l’éloignement progressif entre deux régimes perceptifs. Cette évolution trouve un écho précis dans la manière dont Sorda met en scène les espaces collectifs. Les repas avec les amis entendants du compagnon sont filmés comme des zones de désorientation : les conversations se superposent, les regards ne se posent jamais sur Ángela, le rythme lui échappe. À l’inverse, les scènes partagées avec des personnes sourdes dégagent un sentiment d’ajustement et de bien-être : le temps s’y déploie autrement, les corps se répondent, l’espace devient lisible. Ces scènes fonctionnent en miroir, sans commentaire, simplement par la justesse de leur agencement.

La mise à l’écart d’Ángela n’est jamais présentée comme la conséquence directe de sa surdité, mais comme le produit d’un monde peu disposé à modifier ses codes. Médecins qui s’adressent au mari, professionnels du milieu incapables d’apprendre la langue des signes, espaces sociaux fondés sur une parole continue et simultanée : Sorda décrit une violence ordinaire, systémique, faite d’angles morts et d’inattention. Pour être entendu, il faut être vu — et Ángela ne l’est pas toujours, à l’exception de la caméra.
La maternité vient alors reconfigurer brutalement ce partage du monde. Sorda montre avec une justesse rare que les bonheurs du jeune parent ne sont pas les mêmes selon les régimes perceptifs. Le film renvoie à des évidences culturelles rarement interrogées : peut-on être une bonne mère lorsqu’on n’entend pas les pleurs de son enfant ? Aussi, le « premier mot » de l’enfant, événement fondateur dans l’imaginaire parental, n’a bien évidemment pas la même valeur pour une mère sourde ; la voix n’y est pas une preuve d’existence. Une scène cristallise cette cruauté ordinaire : l’enfant pleure dans les bras d’Ángela, qui pense ne pas l’avoir assez nourrie — « je n’ai plus de lait », dit-elle. Lorsque le père prend le bébé, le calme revient. Le film ne tranche pas, mais laisse affleurer une hypothèse insoutenable : et si c’était la voix du père qui apaisait l’enfant ? Cette possibilité suffit à déplacer la violence du côté de l’intime, là où la maternité se heurte à des normes sensorielles qui ne lui appartiennent pas.
Cette logique d’addition des violences, proche d’un cinéma à la Franco, trouve son point de cristallisation dans la scène de l’accouchement — sans doute l’une des plus fortes du film. Déjà éprouvante en soi, la situation devient insoutenable lorsque le corps médical écarte le père pour des raisons de procédure. Ce que l’institution ne perçoit pas, c’est que cette séparation rompt le seul lien qui permet à Ángela de comprendre ce qui est en jeu. Ce n’est plus seulement une absence conjugale, mais une exclusion perceptive totale. Privée de traduction, de visages lisibles, elle se retrouve face à un réel soudain opaque, où même l’enfant semble ne pas exister. Le geste par lequel elle arrache le masque de la gynécologue pour lire sur ses lèvres n’a rien de spectaculaire : il est vital. Le cinéma atteint ici une intensité rare, non en représentant la surdité, mais en faisant éprouver, dans le temps même de la scène, ce que signifie être brutalement privé de toute intelligibilité.
La dernière partie de Sorda opère alors une discrète mais décisive vrille formelle. Après une dispute, le film bascule durablement « dans l’oreille » d’Ángela : le son se déforme, se sature, devient sourd, parfois presque insupportable. Ce choix tardif n’a rien d’un effet démonstratif. S’il n’intervient qu’à la fin, c’est sans doute parce que le film a déjà beaucoup donné — par les corps, les gestes, les situations — et que cette immersion sonore arrive comme un excès, un point de rupture. Il intervient aussi précisément au moment où, comme le mari, le spectateur commence à douter — de sa perception, de ses décisions, de sa maternité. En optant alors pour une immersion sonore frontale, le film fait un choix clair : celui de l’empathie, et donc d’un positionnement, du côté d’Ángela. Eva Libertad García indique sans ambiguïté de quel côté elle se tient, quitte à réduire une part du trouble patiemment construit jusque-là.
Cette bascule produit moins une identification qu’un resserrement : le monde devient étroit, oppressant, presque invivable. Elle ne cherche pas à expliquer la surdité, mais à faire éprouver, tardivement, ce que le film avait jusque-là montré par d’autres moyens. Dans une ultime scène à la crèche, le père chante « joyeux anniversaire » à sa fille, avant que le chant du signe ne prenne le relais. Sans abolir les différences, les corps retrouvent un rythme commun, les gestes et la voix coexistent sans se nier. Dans cette scène simple, fragile, Sorda trouve sa juste résolution : non pas une réconciliation spectaculaire, mais un accord retrouvé, une même longueur d’onde — enfin possible.
RÉALISATEUR : Eva Libertad García
NATIONALITÉ : espagnole
GENRE : drame
AVEC : Miriam Garlo, Álvaro Cervantes
DURÉE : 1h39
DISTRIBUTEUR : Condor Distribution
SORTIE LE 1 avril 2026


