Silent friend : la vie secrète des plantes

Singulière, telle est Idliko Enyedi, cinéaste hongroise. C’était déjà le cas dès sa première apparition à Cannes, avec Mon XXème siècle, film lumineux, dense et expérimental, qui lui a permis de remporter la Caméra d’or en 1989. Après ce coup d’éclat, la carrière de Idliko Enyedi connut beaucoup d’éclipses, certains de ses films n’étant même pas distribués en France, ce qui rendait l’analyse de son oeuvre particulièrement difficile et hachée. Il a fallu attendre février 2017 pour la voir renaître définitivement de ses cendres avec le très beau Corps et âme, Ours d’or au Festival de Berlin. Si L’Histoire de ma femme présenté en 2021 à Cannes a un peu déçu par son trop grand classicisme romanesque et reste certainement à redécouvrir, Silent Friend, un des favoris de la Mostra 2025, parait être le parfait écrin pour la résurrection d’Ildliko Enyedi l’expérimentatrice.

Dans un jardin botanique, un arbre veille et observe, témoin patient des siècles. .En 1908, il suit Grete, une étudiante surdouée qui lutte pour exister dans un milieu qui l’ignore. Dans les années 70, il voit Hannes, un autre étudiant, s’éveiller à l’amour et au monde des plantes. Aujourd’hui, le vieil arbre parle avec Tony, un neurobiologiste hong-kongais, dans son langage secret. Autour de lui, certains se cherchent, d’autres se rencontrent. Lui demeure, ami silencieux, dans un temps plus vaste que le leur.

Silent Friend d’Idliko Enyedi n’est pas toujours parfaitement compréhensible car jouant souvent de l’ellipse et l’allégorie, mais il demeure de bout en bout fascinant, se prêtant à de multiples visionnages.

Avec Silent Friend, Idliko Enyedi retrouve la nature expérimentale de son travail, en superposant trois histoires se passant à des périodes historiques différentes, dans le même lieu, le jardin botanique de l’université de Marburg. A Cannes, l’année dernière, on se souvient que de manière assez similaire, Mascha Schilinski avait conjugué dans Les Echos du passé (Sound of falling) quatre histoires de jeunes filles vivant dans la même ferme isolée de l’Altmark en Allemagne, en brassant des thématiques autour de la mort, la mutilation et du harcèlement. Pour Enyedi, les thématiques sont différentes mais le procédé est similaire. Tout d’abord, en 1908, Grete (Luna Wedler), étudiante surdouée, avide de savoir, est la première femme admise pour étudier à l’Université de Marburg. Pendant qu’elle tente de s’imposer dans ce monde d’hommes, elle se découvre une passion pour la photographie. Bien des années plus tard, en 1972, l’étudiant Hannes (Enzo Brumm) s’éprend d’une jolie camarade qui mène alors une expérience ambitieuse sur un géranium. Lorsqu’elle part en voyage, il s’occupe de son domicile et par conséquent de la plante. Enfin en 2020, le neuroscientifique Tony Wong (Tony Leung) quitte son Hong-Kong natal pour se rendre à Marburg afin d’y donner une conférence sur les capacités neurologiques des jeunes enfants. Mais la pandémie de coronavirus éclate, et il se retrouve coincé seul avec le concierge sur le campus universitaire désert. Lorsqu’il tombe sur Internet sur un projet de recherche de la biologiste Alice (Léa Séydoux), il décide d’appliquer ses concepts issus des neurosciences au ginkgo du jardin botanique de l’université : la plante peut-elle éprouver des sentiments?

Par conséquent, avec cette oeuvre très dense, Enyedi aborde foultitude de thématiques, en traitant en parallèle et en comparant diverses histoires se passant dans le même lieu : la vie, l’âme et la sensibilité des plantes, l’affranchissement intellectuel des femmes, la solitude, le rejet et le manque de communication. Le festin proposé est très riche, presque trop, d’autant plus qu’Enyedi prend royalement son temps dans l’exposition de ses trois histoires, en les présentant dans le détail. Certains peuvent aisément décrocher, en particulier s’ils ne sont pas rôdés au film d’auteur. Pourtant, une fois les trois intrigues lancées, l’entrecroisement des trois finit par former un enchevêtrement particulièrement jouissif de fictions. La perspective historique permet de comparer les difficultés rencontrées par Grete au début du vingtième siècle et l’épanouissement d’Alice un siècle plus tard, ou encore le déficit de communication lié à la période du Covid et le bouillonnement d’idées et de rencontres dans les années 70, voire la persistance d’un questionnement sur l’âme des plantes.

Pour ce faire, Enyedi mélange joyeusement noir et blanc léché, 16mm granuleux et images numériques, en réconciliant passé et futur du cinéma. Le film ne fonctionne pas comme un suspense narratif mais comme une sorte de méditation poético-lyrique sur la perception du monde, humain et extra-humain. Certes le film ne nous captiverait pas par une certaine magie visuelle, si Enyedi ne multipliait pas les plans à effets : plongées zénithales, contrastes entre infiniment petit et infiniment grand, jeu subtil sur le décalage de la mise au point, visions abstraites très colorées au microscope. Donc la séduction du film passe par une certaine fascination exercée par cette diversité presque infinie de plans qui nous permet d’envisager une certaine globalité de l’univers, à travers des points de vue très opposés.

De plus, le film manifeste un humour certain à travers ses échanges dialogués, même si à l’arrivée, l’incompréhension et le manque de communication entre humains prédomine. Ce qui permet à Enyedi de se reporter vers une autre forme de communication, infra-humaine, avec des végétaux, comme espoir suprême de connexion entre des formes différentes de présence au monde. Les plans les plus impressionnants allant dans ce sens figurent dans la partie contemporaine du film, où, par moments, des visions colorées semblent faire fusionner l’humain et le végétal, dans une conscience augmentée du monde.

Par conséquent, Silent Friend d’Idliko Enyedi n’est pas toujours parfaitement compréhensible car jouant souvent à fond de l’ellipse et l’allégorie, mais il demeure de bout en bout fascinant, se prêtant à de multiples visionnages.

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RÉALISATRICE : Idliko Enyedi 
NATIONALITÉ : hongroise
GENRE : drame
AVEC : Tony Leung Chiu-Wai, Léa Seydoux, Luna Wedler
DURÉE : 2h27
DISTRIBUTEUR : KMBO
SORTIE LE 1er avril 2026