Les étals débordent d’oranges sanguines et d’olives luisantes, une vieille dame en robe légère et élégante demande à l’épicier des cacahuètes chaudes dans un cornet de papier. Ça sent le cumin, sûrement, les bouquets de menthe et le linge qui sèche au balcon. La scène semble éternelle, accrochée à Tanger et à ses marchés, c’est celle qui ouvre Rue Málaga, le troisième long-métrage de Maryam Touzani. Après Adam (2019) et Le Bleu du Caftan (2022), la réalisatrice marocaine revient avec une œuvre très personnelle, filmée dans la rue où sa grand-mère a vécu. Douce-amère, ultra-sensible et à voir sans tarder, l’œuvre a déjà eu un beau parcours en festivals internationaux (Mostra de Venise, TIFF de Toronto, Mar del Plata…) où elle a notamment été récompensée par des prix du public et de la meilleure actrice. Le film a également été choisi comme candidat officiel du Maroc dans la catégorie Meilleur film international pour la cérémonie des Oscars 2026.
María Ángeles, une Espagnole de 79 ans, vit seule à Tanger, dans le nord du Maroc. Rue Málaga, elle arpente son quartier, profitant d’une vie paisible avec ce voisinage qui fait partie d’elle. Sa vie bascule lorsque sa fille Clara arrive de Madrid pour vendre l’appartement dans lequel elle vit depuis quarante ans. Déterminée à rester dans sa maison, la septuagénaire fait mine d’accepter de s’installer en maison de retraite, avant de monter un stratagème pour retourner chez elle et récupérer l’ensemble de ses meubles.
Ce sont cette femme et ce rôle si dense qui permettent au scénario et à la caméra de Maryam Touzani d’aller plus loin que beaucoup d’autres films pour aborder la vieillesse et le temps qui passe
Pour camper une telle femme, à la fois grand-mère qui danse en cuisinant une tortilla de patatas aux sons de son vieux tourne-disque, voisine souriante appréciée de tous, lumineuse, puis soudainement rendue combative par la détresse égoïste de sa fille unique (Marta Etura), il fallait bien l’immense actrice Carmen Maura (figure emblématique du cinéma d’Almodóvar, quatre Goya à son actif), dont le jeu n’a d’égal que la beauté, de scène en scène. Deux heures durant lesquelles on ne lâche pas d’un centimètre son corps drapé de robes fleuries, sa longue chevelure argentée toujours parfaitement mise ou sublimement déposée sur ses épaules.
L’actrice nous emporte alors sans effort dans les péripéties de ce feel-good movie. Alors que plus rien ne semblait bouger dans son appartement, que s’écoulait paisiblement la dernière partie de sa vie entre courses au marché et visites au cimetière ou à sa dernière amie vivante, Sœur Josepha – qui a fait vœu de silence -, c’est sa propre fille unique, la chair de sa chair, qui vient déchirer brutalement ce quotidien parfait. Et son futur. Fraîchement divorcée, acculée par les problèmes d’argent et mère de deux jeunes enfants à Madrid, elle a vraiment besoin de l’argent de la vente de cet appartement dont elle est propriétaire depuis le décès du père. Les scènes de dialogue entre mère et fille sont alors terribles, parfois silencieuses, comme si elles étaient désormais inconnues l’une à l’autre. Clara est incapable de ressentir la détresse de sa mère, la valeur mémorielle de cet appartement et ses objets, allant jusqu’à reprocher à sa mère de ne pas venir à Madrid avec elle, vivre aux côtés de ses petits-enfants plutôt que seule à Tanger, « comme n’importe quel grand-parent le ferait ».
Mais justement, María Ángeles n’est pas comme n’importe quel « vieux », ces vieux qu’elle va côtoyer quelques jours contre son gré, au sein d’une maison de retraite dont le programme quotidien est pour elle l’enfer incarné : activités sportives en bodies, balade dans un parc artificiel où semblent dépérir un âne accroché et un paon solitaire, dîners insipides sous les cris d’une télévision où passe un jeu télé abrutissant… Le contraste avec son quartier où tout n’est que rencontres, produits et odeurs locales, jeunesse, ne peut être plus fort. Lorsque l’on veut presque, un matin, l’obliger à se couper les cheveux, c’en est trop : il lui faut s’échapper.
Ce sont cette femme et ce rôle si dense qui permettent au scénario et à la caméra de Maryam Touzani d’aller plus loin que beaucoup d’autres films pour aborder la vieillesse et le temps qui passe. Car c’est bien elle, cette quasi-octogénaire pleine de vie, que l’image dénude avec pudeur mais sans hors-champ, au plus près des plis qui s’accumulent, des « fleurs du cimetière » qui peuplent ses muscles distendus. Dans les bras d’un nouvel amour qu’elle n’attendait plus – un antiquaire grincheux interprété par Ahmed Boulane, « un cabrón » comme elle le perçoit au départ, et qui s’avèrera être l’amour passionné qu’elle n’a jamais connu – María Ángeles redécouvre la fièvre de son corps. On en rit même avec elle, dans l’espièglerie constante de la vieille espagnole, lorsqu’elle raconte dans une scène épique à son amie religieuse Josepha sa redécouverte de l’orgasme et… son premier cunnilingus. Et que ça fait du bien de voir cela, ces corps, cet amour, un sublime espoir à tout âge.
Le cinéma de Maryam Touzani a l’art de faire des lieux des personnages à eux seuls. Il y a bien sûr cette rue, la rue Málaga, qui donne son nom au film et où vivait la grand-mère de la réalisatrice, à qui le film est dédié. Et puis il y a surtout ce grand appartement feutré. Comme tous les endroits habités depuis longtemps, il semble avoir sa propre identité, gorgé d’émotions et de vécus qui rebondissent sur ses murs depuis des dizaines d’années. Immuable et pourtant si fragile, mortel, une fois dépouillé des cartons et de la présence de María Ángeles. Cette dernière, une fois échappée de la maison de retraite sous le nez de sa fille, s’emploiera à lui redonner vie, se redonnant vie elle-même. Pour cela, l’écriture très visuelle de la réalisatrice est un pur délice, on s’attarde et semble toucher chaque étoffe, chaque pierre d’un lustre, veine d’une commode.
Dans les relations humaines qui s’agitent dans ces lieux, rien n’est cliché. Malgré la perte de son lien avec sa fille, María Ángeles tisse ou retisse des liens profonds avec la jeunesse autour d’elle : sa petite voisine d’en dessous ou un jeune parieur de football qui traîne sur les terrasses des cafés, qui vont tous deux l’aider dans sa reconquête. Sans oublier jamais son amie Josepha, toutes celles et tous ceux qu’elle visite au cimetière, et ce nouvel amour d’un autre âge mais plus passionné que jamais. María Ángeles ira au bout de tout, de sa vie ici à Tanger, rue Málaga, quelle qu’en soit l’issue.
RÉALISATRICE : Maryam Touzani
NATIONALITÉ : marocaine
GENRE : Comédie dramatique
AVEC : Carmen Maura, Marta Etura, Ahmed Boulane
DURÉE : 1h 56min
DISTRIBUTEUR : Ad Vitam
SORTIE LE 25 février 2026


