Le bleu du caftan : Redéfinir l’amour

On se souvient du premier long-métrage de Maryam Touzani, Adam, porté par deux actrices flamboyantes et un regard neuf. La cinéaste revient à Cannes cette année avec Le Bleu du Caftan, qui confirme tout le bien que l’on pensait de son talent.

Mina et Halim gèrent un atelier de caftans dans la médina de Salé, au Maroc. Le couple, marié depuis longtemps, vit avec le secret bien gardé d’Halim, à savoir son homosexualité. L’embauche d’un nouvel apprenti dans le magasin va venir chambouler quelque peu l’équilibre du couple, les poussant à confronter leurs angoisses.

De son premier film, Maryam Touzani garde trois choses. Tout d’abord, sa façon de faire évoluer son récit et ses personnages entre deux espaces, à savoir leur maison et leur lieu de travail. Alors que dans Adam, ces deux lieux étaient rassemblés dans un seul et unique bâtiment, plaçant les protagonistes dans une bulle isolée du monde extérieur, Touzani choisit ici d’éloigner les deux endroits. Cette décision fait sens lorsque l’on comprend que le personnage principal, Halim, doit jongler entre deux mondes : sa femme malade à la maison, et son bel apprenti à l’atelier. Jusqu’au moment où les deux mondes se rencontreront et ne feront plus qu’un. De plus, là où c’est la pâtisserie qui était mise en avant dans Adam, c’est un autre art manuel que la réalisatrice a voulu filmer ici : le tissage du caftan, un tissu censé résister au temps, un détail plus que symbolique.

Maryam Touzani tisse de ses doigts habiles le fil d’un sentiment nouveau, impérissable, que même la mort ne saurait étouffer, avec un savoir-faire délicat et tendre

Le troisième point en commun entre les deux films, et pas des moindres, c’est la présence solaire de Lubna Azabal. Cette deuxième association semble dessiner les contours d’une collaboration réjouissante entre l’actrice et la cinéaste, qui apportent chacune énormément à la carrière de l’autre. Comme dans Adam, le personnage d’Azabal se retrouve être à la fois le vecteur de la dureté de la société environnante, et l’opposition à celle-ci. Dans Le Bleu du Caftan, c’est à une femme d’une solidité remarquable que l’on a d’abord affaire. C’est elle qui défendra son mari lorsque les clients demanderont à ce que leurs commandes soient finies plus rapidement, ou qui tiendra tête à la police répressive, de plus en plus présente dans les rues. Puis, à mesure que le film progresse et que sa maladie la ronge, celle que l’on croyait indestructible se fragilise peu à peu. Physiquement d’abord, présentant une silhouette amaigrie, tremblante, qui, malgré le mal qui la dévore, gardera un sens de la répartie et de l’honneur qui force l’admiration. En parallèle, Halim, lui, suivra une évolution contraire. Discret dans ses premiers instants, il s’affirmera au fil du temps. Leur construction inverse, bien que déjà vue, touche particulièrement quand l’on voit que leur lien, peu importe les obstacles, n’a que peu à craindre.

Le Bleu du Caftan, en plus d’être une touchante histoire de sentiments, porte en lui un propos inattendu sur la transformation d’une époque où tout s’accélère. Halim est un mâalem, c’està-dire, au Maghreb, une personne que l’on considère comme apte d’instruire son art, tant celle-ci a atteint un niveau d’expertise élevé. C’est de ce postulat que le film part : Mina et Halim ne sont que deux dans leur petit atelier, deux faces au monde de la surproduction, de la surconsommation, où le travail manuel se voit dévaluer car trop lent. Dès lors, par leur façon de voir le monde, de voir l’art et de le travailler, le « couple » ne se place pas en simple opposition à ce monde de la performance qui ne laisse plus de place à l’artisanat, mais en totale résistance à celui-ci. Qu’importe si tout change autour d’eux, rien n’atteindra ce qu’ils ont créé de leurs mains, rien ne perturbera ce cocon complice qui fait la particularité de leur duo. C’est une relation indéfinissable, sur laquelle les personnages eux-mêmes ont du mal à mettre un mot. Bien plus forte qu’une simple amitié, de l’amour c’est certain, mais pas celui auquel on pense forcément.

Avec son deuxième long-métrage, Maryam Touzani tisse de ses doigts habiles le fil d’un sentiment nouveau, impérissable, que même la mort ne saurait étouffer, avec un savoir-faire délicat et tendre. Le classicisme qu’on pourrait lui reprocher est vite compensé par la pudeur de sa mise en scène, par l’amour sans failles que Touzani porte à ses comédiens et leurs personnages. Adam ne nous laissait déjà que peu de doutes, mais Le Bleu du Caftan balaye les plus résistants : une grande réalisatrice est en train d’émerger.

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RÉALISATEUR :  Maryam Touzani
NATIONALITÉ : France, Maroc
AVEC : Lubna Azabal, Saleh Bakri, Ayoub Missioui
GENRE : Drame, Romance
DURÉE : 1h58
DISTRIBUTEUR : Ad Vitam