Après deux escapades napolitaines (La Main de Dieu et Parthénope), Paolo Sorrentino est de retour à Rome, à sept kilomètres du Vatican (que nous avions arpenté avec The Young Pope) sur la colline du Quirinal où se dresse un autre centre du pouvoir italien : le Palais de la Présidence. Mariano De Sentis, surnommé “ le béton armé” pour son impassibilité, est dans les derniers mois d’un mandat de sept années. Privilégiant le temps long, la réflexion et l’étude scrupuleuse du droit, il a pris peu de décisions importantes. Alors qu’il souhaite se retirer avant le terme de sa mandature, deux dossiers brûlants lui parviennent, l’obligeant à affronter ses propres doutes et dilemmes moraux : un projet de loi sur l’euthanasie et deux demandes de grâce présidentielle.
On retrouve dans La Grazia les ingrédients qui font la singularité du cinéma du réalisateur napolitain. Sur la forme déjà, le style baroque, les échappées oniriques qui font penser au réalisme magique de l’écrivain colombien Gabriel García Marquez, les gros plans face caméra sur le visage expressif de son acteur fétiche Toni Servillo (neuvième collaboration entre les deux hommes et Coupe Volpi de l’interprétation masculine à Venise), la bande-son éclectique allant du groupe électro parisien Il est vilaine au rappeur Guè. Sur le fond, les thématiques qui lui sont chères : la peur de vieillir, la nostalgie, la solitude, la beauté, l’Eglise catholique, la foi et le doute, l’amour et le manque d’amour.
Doté d’une empathie et d’une bienveillance qui se font rare dans un monde où le cynisme commence même à gagner le cinéma, Sorrentino nous voit et nous accepte tels que nous sommes, avec notre fébrilité et nos doutes.
Les films de Sorrentino partagent globalement la même trame narrative. Un personnage principal puissant (de par son statut politique ou ecclésiastique, sa beauté ou son charisme) est tourmenté par le doute ou le remords. Un personnage secondaire (un prêtre, un professeur, ou Diego Maradona !) vient l’aider à trouver la paix intérieure et accomplir son destin. Ici, le Président Mariano de Sentis est miné par le deuil de sa femme et obsédé à l’idée de découvrir l’identité de l’homme qu’elle avait pris pour amant quarante ans plus tôt. Désintéressé de ce fait par les affaires courantes, qu’il délègue à sa fille (Anna Ferzetti), juriste comme lui, il erre dans les salles du Palais où il croise ses conseillers manifestement désœuvrés. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une longue liste déroulant les prérogatives de la Présidence italienne, qui nous font réaliser assez vite que la fonction semble beaucoup plus symbolique que de notre côté des Alpes. Jusqu’à la dernière ligne qui apparaît à l’écran : le Président a la possibilité d’accorder des grâces. En d’autres termes, il peut suspendre une décision de justice et libérer des prisonniers incarcérés pour meurtre. Après un mandat terne, de Santis a l’occasion de jouer son rôle dans la grande Histoire.
Il peut compter pour ce faire sur les conseils avisés des personnages secondaires. Sa fille d’abord, qui va le convaincre que la vérité n’est pas dans le droit mais dans l’humain. Elle l’incite à rencontrer les prisonniers en demande de grâce, qui disent avoir tué leur conjoint pour les libérer de leurs souffrances, ce qui lui offre une nouvelle perspective sur le projet de loi sur l’euthanasie. Le chef de son service de sécurité ensuite, qui le prie de mettre fin aux souffrances du cheval du Palais, agonisant. Le Pape enfin (en dreadlocks et roulant en vespa !). Lui et le Président, bons amis, se rencontrent souvent. On l’a dit, sept kilomètres seulement séparent les deux centres du pouvoir (politique et religieux) italien. Intéressant quand on sait qu’en numérologie le chiffre 7 représente l’esprit, l’introspection et la sagesse spirituelle. Quand le Pape écoute de Santis, il se situe derrière lui, et semble presque l’ausculter au stéthoscope. Il est à la fois docteur et confesseur. Ainsi, dans le cinéma de Sorrentino, si le protagoniste semble personnifier une humanité qui doute, les personnages secondaires sont des émanations du réalisateur lui-même : professeur, docteur, confesseur. Doté d’une empathie et d’une bienveillance qui se font rare dans un monde où le cynisme commence même à gagner le cinéma, il nous voit et nous accepte tels que nous sommes, avec notre fébrilité et nos doutes.
Alors oui, d’aucuns pourraient reprocher au réalisateur de tourner en rond. On concède que le temps peut sembler long pour qui n’adhère pas à ses figures de style. Mais même ses détracteurs ne resteront pas insensibles face à sa volonté d’aborder la chose politique un peu plus frontalement que dans ses précédents films, alors qu’il prend manifestement parti sur un sujet de société brûlant (de Sentis le dit lui-même, en fonction de sa décision il peut faire figure soit de tortionnaire, soit d’assassin). Quoi qu’il en soit, nous voyons un cinéaste en train de construire une œuvre monumentale, cohérente, et…gracieuse. Car si Parthénope nous avait appris que l’anthropologie c’est voir, La Grazia nous enseigne que la grâce, c’est la beauté du doute.
RÉALISATEUR : Paolo Sorrentino
NATIONALITÉ : Italienne
GENRE : Drame
AVEC : Toni Servillo, Anna Ferzetti
DURÉE : 2h13
DISTRIBUTEUR : Pathé Films
SORTIE LE 28 janvier 2026


