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La Danse des renards : dessine-moi un menton

Dans l’histoire récente du cinéma sportif européen, le récit de la performance s’est déplacé vers l’examen de ses marges : non plus la victoire comme accomplissement, mais le système comme contrainte. Des films ont ausculté l’emprise, la hiérarchie, la fabrication des corps, les violences sexuelles, exemplairement Slalom, Julie se tait, Moon. La Danse des renards, premier long-métrage de Valéry Carnoy, s’inscrit clairement dans cette lignée. Il ne cherche pas à réinventer le genre ; il en propose une variation appliquée, attentive aux signes d’une masculinité façonnée par l’entre-soi sportif.

Camille, jeune athlète prometteur, partage ses journées entre entraînements intensifs et vie en communauté sous tension. Marqué par une cicatrice causée par une chute, il tente de trouver sa place au sein d’un groupe où la camaraderie se confond souvent avec la rivalité.

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Ici, le cadre de l’internat sport-étude fonctionne comme un laboratoire. Tout y est organisé autour du corps : entraînements, douches, chambres partagées. Les études, promises par l’institution, restent hors-champ — comme si la pensée n’avait pas sa place dans cet espace voué à la performance. Cette absence n’est pas anodine : elle réduit l’horizon des personnages à la seule logique de l’effort et de la comparaison. L’horizon des garçons se resserre alors autour d’une seule logique : tenir, comparer, ne pas céder. La compétition n’est pas celle d’un titre à conquérir, d’un tournoi à gravir étape après étape ; elle consiste à conserver sa place dans la troupe, à mériter chaque jour son droit d’appartenance, son droit à la reconnaissance. Dans ce collectif, exister suppose de prouver — son endurance, sa solidité, son courage. Ainsi, Valéry Carnoy a l’intelligence de moins filmer les performances que les signes d’évaluation permanente : regards en coin, épaules qui se frôlent, silences épais dans les vestiaires. À force de répétition, ces gestes composent une véritable pédagogie du virilisme ordinaire, où la vulnérabilité doit rester sous contrôle.

La cicatrice du protagoniste, héritée d’une chute brutale, concentre cette tension. Montrée frontalement, elle fonctionne à la fois comme démonstration et comme faille. Le corps sportif s’exhibe comme outil — surface de puissance, promesse de maîtrise — mais cette entaille rappelle qu’il est aussi traversé par des accidents, des histoires, des manques. Là où, dans Couture d’Alice Winocour, la cicatrice dessine une cartographie de l’existence, trace sensible d’un parcours, celle de Camille agit plus sèchement : elle dévoile la fragilité sous la fourrure. Elle dit que le corps n’est jamais pur présent, qu’il charrie une enfance, une expérience, une mémoire. Il y a d’ailleurs une autre cicatrice, moins visible : celle laissée par un père violent, lui aussi relégué en hors-champ. Une béance qui travaille en creux la quête de reconnaissance. Dans cet univers saturé d’injonctions à la dureté, l’absence paternelle résonne comme une question muette : que signifie devenir un homme quand le modèle manque ? Le virilisme ambiant semble offrir une réponse clés en main — endurance, silence, domination de soi — mais le film laisse affleurer l’idée que cette armure ne comble rien. Sous le muscle, une brèche persiste.

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Le film avance avec méthode — peut-être avec trop. Les motifs (le renard, la trompette, la forêt) sont nettement dessinés, presque assignés à fonction. Le renard, figure d’écart et de survie, accompagne la relation de Camille avec son meilleur ami, comme si l’animal périssait en même temps que leur amitié. La trompette introduit un autre registre, celui du souffle et d’un déplacement vers ailleurs — ébauche d’idylle, promesse d’une échappée hors du cadre sportif. Quant aux scènes en forêt, lorsque le son se mêle au bruissement des arbres, elle ouvre une brèche bienvenue : le récit ralentit, l’image respire, la tension compétitive se dissout un instant. Mais ces échappées restent contenues. Pourtant, l’ensemble donne le sentiment de remplir avec application un cahier des charges : adolescence fragile, amitié menacée par la rivalité, premiers élans amoureux, confrontation au groupe, santé mentale en sourdine, injonction sociale à la réussite. Les lignes sont claires, les enjeux identifiables, les trajectoires cohérentes. Ce qui manque n’est pas la maîtrise, mais le débordement.

La Danse des renards observe avec justesse la pression d’un collectif et la violence feutrée des attentes, mais il s’accorde peu de véritables respirations — un autre rythme, un autre souffle qui viendrait troubler l’équilibre soigneusement construit. L’interprétation constitue l’un de ses atouts majeurs, de Samuel Kircher en passant par Jean-Baptiste Durand et tous les jeunes présents à l’écran. Les acteurs rendent sensibles les oscillations entre camaraderie et rivalité, désir d’appartenance et peur de la faiblesse. Reste l’impression d’un premier film conscient de ses enjeux, soucieux de bien faire, de tout articuler. Il analyse avec acuité la nocivité d’un certain modèle sportif, mais n’en dérègle jamais tout à fait la forme. La danse annoncée par le titre demeure trop chorégraphiée. On attend désormais que Carnoy, fort de cette maîtrise, accepte de laisser entrer davantage d’ombre et d’indiscipline dans son cinéma.

3

RÉALISATEUR : Valéry Carnoy
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Samuel Kircher, Faycal Anaflous, Jef Cuppens
DURÉE : 1h34
DISTRIBUTEUR : Jour2Fête
SORTIE LE 18 mars 2026