Dans ce film réalisé en 1977, Werner Herzog nous dresse encore une fois le portrait d’un de ces marginaux dont il a le secret. Et c’est l’acteur Bruno S. qui joue le personnage principal comme il avait endossé le rôle titre de L’Énigme de Kaspar Hauser trois ans plus tôt. Bruno Stroszek est un immigré hongrois qui sort de la prison de Berlin après avoir purgé sa peine. Le greffe récapitule la liste de ses affaires qu’il récupère dont un cornet à piston. Il est alcoolique et le directeur de la prison le sermonne à ce sujet. Il jure de s’amender mais ne peut s’empêcher de commander une bière au premier bar venu. Décidément, il semble ne pas faire preuve d’une très grande volonté. Il y fait la rencontre d’une prostituée prénommée Eva à qui il propose de venir dormir chez lui. Heureusement, son voisin lui a gardé son appartement pendant la durée de son incarcération. Il joue dans les cours d’immeuble pour se faire quelque argent : de l’accordéon et du xylophone. Il pianote chez lui pendant qu’Eva lui fait du café. Et le couple improbable d’entretenir le quotidien.
Mais Eva est poursuivie par ses proxénètes qui la battent et la torturent. Sachant qu’elle habite chez Bruno, ce dernier fait les frais de l’irruption des escrocs dans son foyer qui le ridiculisent et cassent tout chez lui. La situation est intenable. Jusqu’à ce que son voisin lui parle d’un neveu à lui qui vit dans le Wisconsin. Pourvus d’un maigre pécule – dont une partie de l’argent gagné par Eva à faire ses passes dans le quartier turc de la ville – ils décident tous les trois de faire le grand saut pour l’Amérique. Ellipse. Les voilà arrivés à New-York : plans en forme de carte postale de la cité vue en plongée du haut des gratte-ciel. Noyés au sein de la Grosse Pomme. Ils achètent une voiture d’occasion. Puis c’est la route à travers les vastes espaces américains – là aussi, détour par l’un des thèmes traditionnels de la culture étatsunienne, et clichés soulignés par une musique typiquement américaine – country et folk. C’est le Paradis promis aux immigrés qui semble s’offrir à eux. La suite n’en sera que plus sombre comparativement.
Mais de complot il n’y a que le scénario du film qui voue ses personnages à la déchéance tandis qu’il dénonce en filigrane le miroir aux alouettes que constitue le rêve américain.
Bruno est engagé comme mécano par le neveu tandis qu’Eva trouve un boulot de serveuse dans un resto routier. Ils achètent une maison préfabriquée et s’installent ensemble, tel un couple heureux à qui tout réussit. Mais Bruno pensait s’enrichir en émigrant aux États-Unis : apparemment, il semblait croire au rêve américain qu’on lui avait vendu. Au lieu de cela, il trime comme un forcené et Eva de son côté commence à se lasser de cette vie de patachon. Elle décide de faire chambre à part et le couple semble commencer à se déliter. Sur ces entrefaites, un employé de la banque vient leur réclamer les traites impayées de leur emprunt sur l’appartement. Impossible de faire face. En outre, ce dernier utilise le fait que Bruno ne comprenne pas l’anglais pour lui faire signer des documents en sa défaveur. Eva, quant à elle, ne peut s’empêcher de reprendre sa routine de prostituée avec les clients routiers du restaurant où elle travaille. Scènes crues qui soulignent l’humiliation à laquelle est voué le personnage principal. Comme il le dit lui-même, il n’a échappé à la violence physique dont il souffrait à Berlin que pour retrouver une violence d’autant plus intense qu’elle est sourde et avance à pas feutrés en présentant un visage souriant – et portant une cravate.
La suite n’est qu’une destruction à marche forcée de toutes les illusions de Bruno qui s’enfonce peu à peu dans la folie, associé à son voisin qui dénonce un complot contre eux. Mais de complot il n’y a que le scénario du film qui voue ses personnages à la déchéance tandis qu’il dénonce en filigrane le miroir aux alouettes que constitue le rêve américain. Le film s’achève dans le non-sens le plus total qui souligne l’absurdité même du destin de son anti-héros. Passage d’un état de misère à un autre. Le tout ponctué des rires gras et obscènes du neveu et de son acolyte indien ou des routiers qui tendent à humilier Bruno. Une leçon implacable de mise en scène où les éléments s’enchaînent selon la logique du fatum à laquelle sont soumis les personnages du film. Et c’est encore une fois l’innocence qui est bafouée. Le cinéaste nous offre là le portrait d’un homme à l’existence bien sombre. Un constat noir et tragique sur la vie dans notre société.
RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Drame
AVEC : Bruno S., Eva Mattes, Clemens Scheitz
DURÉE : 1h55
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 25 février 2026


