Croire ou ne pas croire, telle est la question. Elle se trouve au coeur des Dimanches, film en apparence discret, guère tapageur, mais qui, pourtant, de par sa qualité, s’installe durablement dans nos souvenirs et prend sans trop de difficulté la tête des meilleurs films sortis dans sa semaine d’exclusivité. Alauda Ruiz de Azúa, jeune réalisatrice basque espagnole, n’est pas tout à fait une inconnue. Elle s’était déjà fait remarquer par Querer, une série-choc sur le viol conjugal, diffusée en France sur Arte et multi-récompensée par les Prix Feroz, l’équivalent des Golden Globes en Espagne. Cette fois-ci, avec une impressionnante rigueur d’écriture et de mise en scène, elle se penche sur le sujet de la religion à travers le cas d’une jeune lycéenne qui se demande si, au lieu d’aller à l’université, elle ne va pas entrer au couvent. Le film a déjà remporté la Coquille d’or au Festival de Saint Sebastien et l’Antigone d’or au Festival Cinémed de Montpellier. Entre description respectueuse de l’univers des religieuses et retranscription minutieuse de la famille bourgeoise de la postulante, Les Dimanches réussit le tour de force de ne pas prendre parti pour l’un ou l’autre de ces deux mondes qui s’opposent et vont s’exclure l’un l’autre.
Ainara, 17 ans, élève dans un lycée catholique, s’apprête à passer son bac et à choisir son futur parcours universitaire. A la surprise générale, cette brillante jeune fille annonce à sa famille qu’elle souhaite participer à une période d’intégration dans un couvent afin d’embrasser la vie de religieuse. La nouvelle prend tout le monde au dépourvu. Si le père semble se laisser convaincre par les aspirations de sa fille, pour Maite, la tante d’Ainara, cette vocation inattendue est la manifestation d’un mal plus profond …
Les meilleurs films, comme Parasite ou Les Dimanches, exposent les données du problème mais ne tranchent pas, laissant au spectateur toute liberté de se forger sa propre opinion.
Le film commence par une réunion nocturne de jeunes filles dans un lycée catholique. Elles participent toutes à une chorale religieuse et bavardent, passant de remarques prosaïques à des cancans sur les profs et les autres élèves. Celle qui parlera en dernier sera notre héroïne, Ainara. Une grande décision couve en elle, celle de quitter cette vie profane et superficielle et de se consacrer à l’amour de Dieu, soit de partir au couvent. Fille d’une mère morte très jeune, elle a été élevée par son père et sa tante, Maite, sorte de mère de substitution. Le film va opposer au départ subtilement, puis plus frontalement, la nièce et sa tante, celle qui croit et celle qui ne croit pas, les autres personnages, dont surtout le père d’Ainara, servant plus ou moins d’arbitres.
La grande force du film, c’est que, étant donné son sujet, il aurait pu être attendu qu’il tombe dans le cliché d’un manichéisme réducteur, et bien au contraire il ne verse pas du tout dans cet écueil. Alauda Ruiz de Azúa a sans nul doute prêté une immense attention à ce que la moindre réplique, le moindre regard, le moindre plan, soient à la fois lourds de sens, travaillent en profondeur le sous-texte et demeurent apparemment neutres, sans afficher d’accusation explicite dans un sens ou dans l’autre. A la manière buñuelienne, assez inimitable, il eût été facile de brocarder la religion et son poids dans la vie espagnole, de caricaturer les bonnes soeurs en bigotes desséchées qui sacrifient leur vie à un idéal qui n’existe peut-être pas. Dans le film, la critique existe de manière implicite par quelques plans sur les visages de ces religieuses mais ne se trouve jamais ouvertement exprimée. Car Ainara paraît éprouver une foi sincère, choix qui est profondément respecté par la mise en scène. Par conséquent, en fonction de son degré de croyance, le film peut afficher comme Janus au moins deux visages, dont celui, assez étonnant, d’un plaidoyer humble et respectueux pour une foi qui ne demande qu’à éclore et à s’épanouir.
Pourtant, d’un autre côté, la mise en scène est suffisamment subtile pour nous faire considérer éventuellement Ainara comme une victime des projections de son entourage, de sa peur de rompre définitivement sa virginité, voire de l’endoctrinement de ses encadrants religieux. Quelques pistes sont ici brillamment esquissées, comme une potentielle séduction de son directeur de conscience ou une amourette provoquée par un camarade infidèle qui a tourné court. Blanca Soroa, magistrale dans le rôle d’Ainara, parvient au diapason de l’écriture et de la mise en scène au cordeau de sa réalisatrice, à maintenir le caractère indécidable de son personnage et à préserver toute son ambiguïté. On ne connaîtra jamais réellement les véritables motivations qui l’ont amenée à cette décision. D’ailleurs, bien que n’étant pas un thriller dans sa forme, le film s’arrange pour ménager jusqu’à la fin un suspense sur l’issue de la décision d’Ainara.
A l’opposé, sa tante est celle qui ne croit pas, s’avouant d’entrée complètement athée. Maite paraît au départ accepter la décision de sa nièce, lui proposant même de financer son séjour d’initiation au couvent. Pourtant ce n’était qu’un voile hypocrite de convenance car lorsque Ainara va persister dans sa décision, le côté tolérant de Maite va disparaître, allant jusqu’à se transformer en sectarisme qui va exclure les membres de la famille qui ne considèrent pas la vie de la même façon qu’elle. Alors qu’on aurait pu s’attendre à ce que Alauda Ruiz de Azúa dresse un portrait sympathique et humaniste de la famille que Ainara s’apprête à quitter, c’est tout l’inverse qui va se produire puisque les travers hypocrites et sectaires vont tout d’un coup se révéler. Pourtant la réalisatrice ne force pas le trait et laisse en toute liberté le spectateur choisir son camp et possiblement penser que Maite pourrait avoir raison : le Ciel n’existe pas, les bonnes soeurs se complaisent dans leur imposture, cette vie de sacrifice n’est qu’un leurre. Entre les deux, le père d’Ainara ne se prononce pas mais ne fait pas réellement d’efforts pour la retenir dans la famille, étant submergé par des dettes venant de son restaurant. Sous couvert d’une plus grande tolérance, c’est peut-être ainsi un souci d’aisance économique et de matérialisme bourgeois qui l’emporte chez lui : une bouche de moins à nourrir.
Le climax du film est représenté par cet échange déchirant dans le dernier quart du film entre la tante et la nièce, la première explosant en vitupérations longtemps retenues, comme une cocotte-minute bouillante, la seconde se contentant de lui répliquer « Je prierai pour toi« . Comme disait Jean Renoir dans La Règle du jeu, « ce qu’il y a de terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons ». Les meilleurs films exposent les données du problème mais ne tranchent pas, laissant au spectateur toute liberté de se forger sa propre opinion. C’est le cas de Parasite qui ne choisit pas entre les grands bourgeois et la famille de prolos. C’est le cas également des Dimanches qui a recueilli treize nominations, un record, à la 40ème cérémonie des Goyas espagnols. Lorsque nous quittons Ainara avec en fond musical du générique de fin Into my arms de Nick Cave, transformé en magnifique chant liturgique, nous flottons sur un nuage d’irrésolution qui nous poursuivra longtemps.
RÉALISATRICE : Alauda Ruiz de Azúa
NATIONALITÉ : espagnole
GENRE : drame
AVEC : Blanca Soroa, Patricia López Arnaiz, Juan Minujin
DURÉE : 1h58
DISTRIBUTEUR : Le Pacte
SORTIE LE 11 février 2026


