La réalisatrice nous avait déjà impressionné par le très beau et puissant long-métrage qu’elle avait produit en 1998, nommé dans la catégorie Un Certain Regard à Cannes, Les mutants (titre original : Os Mutantes) qui s’attelait à suivre le destin d’adolescents à la dérive au Portugal. Son cinéma semble en effet s’intéresser aux âmes blessées et tourmentées par la vie, aux expériences chaotiques et au parcours semé d’embûches. C’est le cas ici avec le portrait de personnages relevant d’un drame qui précède le début du film. Teresa Villaverde s’est en effet inspiré des incendies meurtriers – une soixantaine de morts et plus de deux cent blessés – de 2017 au Portugal et des personnes qui se sont trouvé piégées sur la route, des maisons qui ont brûlé et du paysage dévasté par la catastrophe. C’est en traversant l’étendue de terres ravagées par les flammes qu’elle aura l’idée du film. Et c’est dire que cette nature si mal traitée par les hommes – Justa, la petite fille dans le film, n’indique-t-elle pas qu’on aurait dû s’occuper des arbres – est omniprésente tout le long du film. A l’occasion d’un cadre formé par une fenêtre donnant sur le paysage extérieur à l’intérieur même du cadre de la caméra, ou filmée à travers un point de vue subjectif – celui de la vieille dame aveugle – en inversant la lentille de la caméra fixée sur l’objectif, donnant une impression d’étrangeté comme si la Nature était habitée d’une âme extérieure en proie à la douleur. Une douleur qu’elle partage avec les habitants à la conscience tout aussi ébranlée qu’elle-même a été dévastée par le feu.
Les personnages semblent ne pas en vouloir à la Nature et n’envisagent par ailleurs nullement la possibilité d’aller vivre ailleurs. Là sont leurs souvenirs, là sont leurs morts. La caméra erre ainsi parmi les branches et les feuilles d’arbre au hasard d’une rencontre avec les habitants dont font partie Justa et son père, gravement brûlé par l’incendie et qui en porte d’ailleurs les séquelles. Personnages qui disent leur texte d’une façon détachée à la manière dont on lirait un poème savamment appris, ajoutant à l’impression d’irréalité du film. C’est que l’intention est ici de créer un film-poème autour des conséquences du drame et de la douleur humaine. Au risque de manquer d’incarnation et de se perdre au sein de l’abstrait. Les personnages hantent le film plutôt qu’il ne l’habitent : reflet d’Elsa, la vieille dame, hors-champ dans les eaux du ruisseau qui s’écoule à ses pieds, apparition discontinue et sans suite de l’adolescent jouant au ballon contre le mur du cimetière ou fouillant les eaux du marais. Le village quant à lui n’est jamais filmé comme si les personnages se déplaçaient à travers un espace déshumanisé, réduit à l’intérieur confiné des maisons. Seul le cimetière, lieu de mort par excellence, fait exception à la règle. On y vient déposer des fleurs sur les tombes ou retrouver le fantôme des disparus.
C’est que l’intention est ici de créer un film-poème autour des conséquences du drame et de la douleur humaine. Au risque de manquer d’incarnation et de se perdre au sein de l’abstrait.
C’est que les survivants du drame sont eux-mêmes hantés par son souvenir, et par là même celui des personnes qu’ils y ont perdues – Elsa, devenue aveugle suite à l’incendie, se remémore les circonstances, retrace les évènements dans sa tête inlassablement tels qu’il se sont déroulés le jour de l’incendie où elle a perdu son mari. Privée de repère visuels, elle se perd dans les bois comme elle se perd dans son souvenir. L’adolescent a aménagé sa maison comme un mémorial destiné à maintenir une vie artificielle de famille et semble ne pas se résoudre à la perte des êtres qui lui sont chers. Justa quant à elle, refuse obstinément l’assistance du médecin en charge de la suivre sur le plan psychologique et inverse le rapport en questionnant et analysant cette dernière comme le ferait justement un psychologue. Elle impressionne par son sang froid et son sens des responsabilités – elle doit s’occuper de son père et le rejoint régulièrement à ses séances de physiothérapie – en petite fille qui a grandi trop vite.
Les personnages sont déchirés entre leur refus d’être stigmatisés – sentiment de dignité, refus de Mariano d’être privé de son emploi à cause de son handicap, prêt à aller jusqu’au procès malgré l’offre qu’on lui fait d’une somme d’argent importante – et leur besoin de reconnaissance, voire d’amour tout court. Le hasard des rencontres fait que chacun d’entre eux trouve à travers l’autre une famille de substitut – il le faut bien quand sa propre famille, comme celle d’Elsa, vous rejette : la vieille femme en l’adolescent qui vient la sauver et réciproquement, Justa en la psychiatre qui fait office de mère pour elle avec la fragilité que la relation comporte. Justa sait que cette dernière devra retourner un jour chez elle une fois son travail accompli. Mais il semble exclu, ou du moins difficile, en tous cas que les survivants retrouvent un jour le monde dit « normal ». Double sanction après celle du drame qu’ils ont vécu. C’est tout le drame de la reconstruction personnelle qui nous est donné à voir à travers le film. Un désir louable de suivre ces personnages fracassés par l’existence mais un film parfois décousu et qui manque peut-être singulièrement de chair pour donner vie à tout cela. L’enfer est pavé de bonnes intentions.
RÉALISATEUR : Teresa Villaverde
NATIONALITÉ : Portugal, France
GENRE : Drame
AVEC : Betty Faria, Madalena Cunha, Alexandre Batista
DURÉE : 1h48
DISTRIBUTEUR : Epicentre Films
SORTIE LE 25 février 2026


