Aucun autre choix : ultra-libéralisme mode d’emploi

Park Chan-wook est sans nul doute l’un des plus grands metteurs en scène au sens pur actuellement en activité. Le moindre plan sera pour lui l’occasion d’une profusion d’idées sans égale. L’inventivité est son mot d’ordre : décadrages savants, mouvements de caméra époustouflants, art contrapuntique du montage. Avec son compère Bong Joon-ho, lauréat de la Palme d’or avec le film-phénomène Parasite, et quelques autres (Na Hong-jin, Kim Jee-woon, etc.), il a fait exister la Corée du Sud au plus haut niveau sur la carte du cinéma depuis plus de vingt ans. Lui-même en 2004 avait failli obtenir cette même Palme avec Old Boy qui avait alors les faveurs d’un certain Quentin Tarantino, Président du Jury. Depuis, quelques films ont confirmé son statut de virtuose de la mise en scène : Thirst (2009, Prix du Jury à Cannes), Stoker (2013), Mademoiselle (2016), Decision to leave (2022, Prix de la mise en scène à Cannes). De manière sous-jacente, un commentaire social s’est toujours invité dans les films de Park Chan-wook. Jamais il n’a été plus évident et mis en lumière dans Aucun autre choix, sélectionné à la Mostra de Venise en 2025, trois fois nommé aux Golden Globes (meilleure comédie, meilleur acteur, meilleur film en langue étrangère), adaptation du roman noir de Donald Westlake, Le Couperet, après une première version cinématographique éponyme par Costa-Gavras en 2005, plus de vingt ans auparavant.

Cadre dans une usine de papier You Man-su est un homme heureux, il aime sa femme, ses enfants, ses chiens, sa maison. Lorsqu’il est licencié, sa vie bascule, il ne supporte pas l’idée de perdre son statut social et la vie qui va avec. Pour retrouver son bonheur perdu, il n’a aucun autre choix que d’éliminer tous ses concurrents…

Une incroyable leçon de mise en scène. L’essentiel n’est pas dans le message, mais dans son style flamboyant, où Park Chan-wook démontre des ressources illimitées d’imagination à chaque plan, afin de le rendre intéressant, voire fascinant.

Dans Aucun autre choix, Park Chan-wook reprend le cocktail explosif entre thriller social et comédie noire, déjà à l’oeuvre dans le roman de Westlake et l’adaptation de Costa-Gavras. Il faut d’ailleurs noter que le film, dédié à Costa-Gavras, a été produit par les compagnies de Costa-Gavras et de sa femme, ce qui implique une totale reconnaissance et une véritable filiation. Il n’empêche que le style des deux metteurs en scène se trouve aux antipodes l’un de l’autre, sobre et précis pour Costa, prolifique et parfois délirant chez Park. Là où la présence comique de José Garcia jetait une ombre de satire dans la plupart des scènes, celle, plus neutre, de Lee Byung-hun (surtout connu pour son rôle dans Squid game, la série vedette de Netflix, ayant déjà participé à l’un des premiers films de Park, Joint Security Area, et trois films de Kim Jee-Woon, dont J’ai rencontré le diable) permet d’osciller d’un plan à l’autre entre drame et comédie, de manière imprévisible.

Le changement majeur dans l’intrigue relève de l’âge des enfants qui sont beaucoup plus jeunes que chez Costa-Gavras ; un pré-adolescent, fils adoptif qui ne connaît pas son statut, et une petite fille de dix ans, prodige du violoncelle. Cela permet de décentrer l’enjeu du film qui se situe davantage dans la préservation de la famille que celle du couple. La bulle familiale semble au départ idéale, une femme, deux enfants, deux chiens, dans une belle maison à la campagne. Elle va pourtant se briser lorsque le père va apprendre son brutal licenciement. Dès lors, il faudra renoncer aux avantages d’une vie confortable et bourgeoise : résiliation de l’abonnement à Netflix (!) ou l’abandon des deux labradors aux grands-parents.

Pourtant le pire n’est pas encore arrivé. Afin de garder sa belle maison, le père imagine un stratagème ingénieux qui pourrait lui permettre de retrouver un emploi : publier une fausse annonce qui attirerait des candidats de même âge et expérience que lui. Ainsi, muni de ces informations, il s’empresserait d’éliminer radicalement ces candidats qui se dresseraient entre lui et son futur emploi. Si l’ensemble est traité de manière moins mécanique et plus humaine que chez Costa, Park Chan-wook fait feu de tout bois pour enflammer son intrigue et débouche sur un climax étonnant au milieu du film, sur fond de rengaine pop coréenne, où le tueur, sa victime et l’épouse de sa victime s’étripent joyeusement.

Certes, le film permet de dénoncer un ultra-libéralisme qui jette après les avoir bien essorés et épuisés, les éléments les plus travailleurs et valeureux, En l’occurrence, l’ironie de Park s’avère plus fine que celle de son prédécesseur français. La preuve en est que le plan le plus sanglant du film est celui d’une dent auto-arrachée. En un sens, Park va jusqu’au bout de la nature de l’ultra-libéralisme qui, non satisfait de tuer les autres, à force de concurrence, revient en fait à se tuer soi-même. Mais comme dans tous ses films, l’essentiel n’est pas là, dans le message, mais dans son style flamboyant, où il démontre des ressources illimitées d’imagination à chaque plan, afin de le rendre intéressant, voire fascinant. Néanmoins la conclusion du film se focalise, sur fond de violoncelle vibrant, sur des arbres détruits par des machines, dans le but de fabriquer du papier. Difficile de ne pas y voir une métaphore pour nos existences fragiles de fétus de paille destinées à être emportées par le vent.

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RÉALISATEUR : Park Chan-wook 
NATIONALITÉ : sud-coréenne
GENRE : thriller, comédie
AVEC : Lee Byung-Hun, Ye-jin Son, Park Hee-Soon
DURÉE : 2h19
DISTRIBUTEUR : ARP Sélection
SORTIE LE 11 février 2026