Très peu distribuée en France, l’œuvre de Shô Miyake, ce cinéaste japonais de 41 ans, n’avait jusque là trouvé le chemin des salles qu’avec son film précédent La beauté du geste, sur une boxeuse malentendante. Jusqu’à l’aube est sorti au Japon en 2024 avant de faire le tour des festivals, dont celui de Berlin, avant de parvenir jusqu’à nous. Misa Fujisawa est présentée comme une jeune femme qui se pose beaucoup de questions sur elle-même et le regard qu’on peut porter sur elle. Elle souffre en effet d’un syndrome pré-menstruel qui occasionne chez elle des crises violentes d’irritabilité non-contrôlée qui lui font d’ailleurs quitter son emploi n’attendant même pas d’être remerciée. Elle décide alors de rejoindre une petite entreprise caractérisée par son climat familial – chacun prête attention aux autres, on s’offre des douceurs entre collègues – nommée Kurita Lab et qui fabrique des microscopes et des télescopes pour enfants. Le monde des étoiles est d’ailleurs l’une des thématiques du film : comme un symbole, voir loin à travers les ténèbres et rejoindre le monde de l’immensément grand pour se relier à la vie cosmique dont nous faisons partie.
Car toute la difficulté pour une personne souffrant d’un handicap invisible comme Misa est de trouver sa place dans la société comme dans le monde. Et ses collègues compatissants l’y aident, la soutiennent et lui font bonne figure. C’est de l’empathie et des relations de soutien fraternel que traite avec douceur le film, n’hésitant pas à s’attarder sur chaque personnage – filmé en cadre fixe comme pour être mieux appréhendé – et élargissant le cercle des connaissances de la famille – la mère de Misa qui lui envoie régulièrement des colis de provisions pour qu’elle n’ait pas à faire ses courses elle-même – jusqu’ à l’ancien patron de Yamazoe. Ce dernier souffre quant à lui de crises de panique le prenant par inadvertance ou en fonction des situations – comme quand il doit prendre le train – le contraignant à refuser les invitations à manger au restaurant que lui font ses collègues et à rester enfermé chez lui seul la nuit. L’on pourrait dès lors se dire que le film va verser dans la romance attendue entre Misa et Yamazoe – même si l’entente entre eux n’est pas tout de suite cordiale, loin s’en faut – mais il nous prend au dépourvu et nous montre comment deux êtres solitaires peuvent s’unir par l’attention gratuite et désintéressée qu’ils se portent, dans un pays où règne l’égoïsme et l’utilitarisme et où tout signe de faiblesse est mal perçu.
Il faut imaginer Sisyphe heureux. Tels sont les personnages de ce film dont l’histoire est traitée toute en nuances, avec délicatesse et bienveillance.
Pour autant que le film montre des sentiments positifs, il est exempt de tout signe de mièvrerie : les personnages sont dignes dans leur souffrance et font tout pour compenser leur handicap par un surcroît de générosité – comme Misa qui arrive chaque matin avec des petits gâteaux pour l’ensemble de ses collègues. La mère de Misa, atteinte d’une maladie dégénérescente, coud des gants pour sa fille à qui elle offre un visage resplendissant. Le patron de Kurita Lab prie sans pleurer devant une bougie et la photo de son frère féru d’astronomie et qui a laissé des traces de son travail que Yamazoe étudiera précieusement – la transmission du message d’empathie et de bienveillance se fait ici au-delà de la mort – qu’il a perdu depuis bien longtemps. Ce dernier prendra d’ailleurs le relai de son amie après qu’elle soit partie : au-delà de la séparation physique, un lien peut encore exister à travers la mémoire. Si leur corps échappe parfois à leur volonté, ils peuvent s’appuyer l’un sur l’autre comme sur une béquille.
Le film se révèle être très subtil dans l’art de montrer les sentiments des personnages les uns pour les autres – faisant penser quelque peu au cinéma de Ozu – comme quand Yamazoe commence par refuser le vélo que lui offre Misa avant de l’enfourcher quelques scènes plus loin et de s’en servir comme si c’était tout à fait naturel, comme si c’était le sien depuis longtemps. On sent cependant que ce dernier a du mal à gérer sa relation sentimentale avec sa petite amie – ou du moins d’une jeune femme qui semble très éprise de lui – souffrant d’un repli sur lui-même qui le caractérise comme individu. Il s’agit de l’accepter et d’espérer peut être qu’un jour il rencontrera celle qui lui conviendra. Il faut imaginer Sisyphe heureux. Tels sont les personnages de ce film dont l’histoire est traitée toute en nuances, avec délicatesse et bienveillance. A la question posée par un couple de collégiens venus faire un reportage sur l’entreprise de savoir ce qu’il y a de positif dans le fait d’y appartenir, ses membres ne savent que répondre tellement la réponse leur paraît simple et de souligner : Peut-être que ça pourrait être plus proche de la gare. Simplicité du raisonnement qui prête à sourire mais qui témoigne aussi de la beauté de la vie et du bonheur auquel on aspire tous. Or, ce bonheur réside dans le lien qui fait l’humanité.
RÉALISATEUR : Shô Miyake
NATIONALITÉ : Japon
GENRE : Drame
AVEC : Hokuto Matsumura, Mone Kamishiraishi, Ken Mitsuishi
DURÉE : 1h59
DISTRIBUTEUR : Art House
SORTIE LE 14 janvier 2026


