Sandrine Bonnaire (Mona Bergeron) dans "Sans toit ni loi" d'Agnès Varda

Sans toit ni loi : seule contre tous

C’était l’époque, les années 70-80, où les femmes étaient très peu à tourner, et encore moins à édifier une oeuvre capable de défier les années. Il aura fallu attendre 1975 et Márta Mészáros pour qu’un grand Festival international de cinéma -en l’occurence la Berlinale -récompense avec Adoption un film réalisé par une femme. Six ans plus tard, en 1981, la Mostra de Venise couronne Les Années de plomb de Margarethe Von Trotta. Enfin en 1993, la Palme d’or revient à Jane Campion pour La Leçon de piano, même si le prix est décerné ex aequo à Adieu ma concubine de Chen Kaige. C’est ainsi l’histoire d’une lente reconnaissance du talent des réalisatrices qui n’est pas moindre, loin de là, que celui de leurs confrères. Dans cette histoire, le Lion d’or célébrant en 1985 Sans toit ni loi d’Agnès Varda n’occupe pas une place négligeable, même si ce n’est pas la première récompense accordée par le Festival à une femme, car elle a une portée considérable. Dans le cinéma francophone des années 70, Chantal Akerman, Marguerite Duras et Agnès Varda occupaient une place prépondérante, et peut-être encore davantage Agnès Varda qui était la pionnière en la matière, ayant commencé dès 1954 à tourner avec La Pointe courte. Dans son oeuvre, les documentaires prédominent mais à chaque fois qu’Agnès Varda a approché la fiction, elle a particulièrement brillé, au moins une fois par décennie, avec Cléo de 5 à 7 (1962), L’une chante, l’autre pas (1977) et donc Sans toit ni loi (1985). Aujourd’hui Sans toit ni loi apparaît comme un classique absolu, un drame intemporel sur les splendeurs et misères de la liberté, et la tragédie de la solitude dans un monde économique où l’on ne trouve pas sa place.

Une jeune fille errante est trouvée morte de froid : c’est un fait d’hiver. Etait-ce une mort naturelle ? C’est une question de gendarme ou de sociologue. Que pouvait-on savoir d’elle et comment ont réagi ceux qui ont croisé sa route ? C’est le sujet du film. La caméra s’attache à Mona, racontant les deux derniers mois de son errance. Elle traîne. Installe sa tente près d’un garage ou d’un cimetière. Elle marche, surtout jusqu’au bout de ses forces.

Sans toit ni loi apparaît comme un classique absolu, un drame intemporel sur les splendeurs et misères de la liberté, et la tragédie de la solitude dans un monde économique où l’on ne trouve pas sa place.

Dès le premier plan, en plan fixe sur le générique de début, on perçoit l’oeil aiguisé d’Agnès Varda, photographe de formation, qui filme un paysage du Sud de la France, comme si c’était un tableau de Cézanne ou de Van Gogh. En revanche, la dédicace à Nathalie Sarraute semble presque superflue, tant le film s’affranchit des codes du Nouveau Roman. Certes Varda adopte une narration neutre, en particulier via la voix off, assurée par nulle autre qu’elle-même, dépourvue du moindre pathos. Mais elle n’ « objectivise » pas Mona la vagabonde. Son filmage plein d’empathie préserve à chaque fois la part d’humanité de Mona, tout en gardant prudemment ses distances. Par exemple, lorsque Mona sort nue de la mer, Agnès Varda la filme de très loin, de manière presque imperceptible, alors que nombre de ses collègues masculins ne se seraient pas privé de filmer Sandrine Bonnaire en nudité frontale.

Alors que Mona est montrée à maintes reprises assez désagréable et peu sympathique, Varda réussit le prodige de la rendre attachante, sans recourir à des procédés faciles, mélodramatiques et peu honorables, destinés à susciter la compassion. On saura à l’arrivée peu de choses sur Mona, petite secrétaire qui ne supportait plus le monde standardisé de la vie de bureau, le harcèlement permanent, les contraintes de l’emploi du temps. On la suivra essentiellement dans toutes ses pérégrinations et ses rencontres. Certaines marqueront comme celle d’un berger philosophe qui, bien qu’ayant choisi aussi la liberté, se révolte contre le manque de discipline et de goût à l’effort de Mona. D’autres feront rire comme celle de cette grand-mère et de sa servante interprétée par la fabuleuse Yolande Moreau dans l’un de ses premiers rôles. Le film orchestre ainsi un mélange de rencontres entre acteurs professionnels (Macha Méril et Stéphane Freiss y apparaissent aussi) et « amateurs », un mélange qui garantit la fraîcheur du film à chaque visionnage du film, tant ce cocktail peut se révéler imprévisible.

Le film est malheureusement resté tristement d’actualité. A peine visibles dans les années 80, où le terme de SDF (sans domicile fixe) n’existait quasiment pas, ces derniers sont toujours là. Sans toit ni loi ne serait sans doute pas le même sans la présence incroyable de Sandrine Bonnaire qui y trouve peut-être son plus beau rôle, dans une filmographie étincelante et pléthorique qui en a fait l’une des actrices les plus importantes du cinéma français des années 1980-2000. Ce n’était que son sixième véritable rôle, après avoir été révélée par Maurice Pialat dans A nos amours (1984). Dans Sans toit ni loi, elle est à la fois résolue, apathique, antipathique, irritante, agaçante, attendrissante, émouvante. Le film n’est ni pour ni contre elle, il nous laisse réfléchir sur son cas, en y voyant à la fois des avantages sérieux et de graves inconvénients. Comme dans la vie. Une prestation essentielle et inoubliable, comme le film, à revoir sans fin.

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RÉALISATRICE : Agnès Varda 
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Sandrine Bonnaire, Macha Méril, Yolande Moreau, Stéphane Freiss
DURÉE : 1h45
DISTRIBUTEUR : MK2 Films
SORTIE LE 4 décembre 1985 (reprise le 11 mars 2025)