Depuis sa mort tragique par noyade dans le Mississipi, Jeff Buckley est devenu l’une des dernières légendes du rock, au même titre que d’autres destins foudroyés, tels que Kurt Cobain ou Amy Winehouse. Une oeuvre essentielle ramassée en peu d’albums publiés de leur vivant (un, deux ou trois), une mort survenue en pleine jeunesse, des promesses artistiques par milliers qui ne seront par la faute du destin jamais tenues. Grace (1994) le bien-nommé restera donc l’exemple d’un album unique, paru du vivant de son auteur, qui bouleversera tous les codes du rock dans les années 90. Cet album, classé à la 147ème place parmi les 500 plus grands albums de rock de tous les temps, selon le magazine Rolling Stone, est progressivement devenu l’étendard d’un rock mélancolique, néo-romantique, exposant une masculinité vulnérable, sensible et fragile, – à mille lieues des gros bras d’Oasis -, dont se réclameront bien des groupes, dont au premier chef, Radiohead, Coldplay, Muse, Travis, etc. Un tel destin, une telle postérité ne pouvaient que séduire les sirènes du cinéma. La mère du chanteur, Mary Guibert, a même eu l’audace de refuser le projet d’incarnation d’un certain Brad Pitt au début des années 2000, afin de poursuivre l’idée d’un biopic avec Reeve Carney (qui aurait fait un Jeff Buckley, très crédible, au vu de ses photos) qui n’a finalement jamais abouti, en raison du confinement. Finalement, c’est par le biais du documentaire, avec l’accord providentiel de sa mère, que Jeff revit sous nos yeux, grâce à la ténacité et au talent d’Amy Berg, documentariste hors pair nommée aux Oscars.
It’s Never Over, Jeff Buckley, réalisé par la cinéaste nommée aux Oscars, Amy Berg, retrace la vie de ce jeune prodige à la voix céleste et à l’art audacieux, qui a laissé le monde musical des années 90 sous le choc en mourant brutalement à 30 ans, peu après la sortie de son premier album acclamé par la critique, “Grace”.
À travers des images d’archives inédites et des témoignages intimes de sa mère, Mary Guibert, de ses anciennes compagnes, Rebecca Moore et Joan Wasser, de ses ex-musiciens, Michael Tighe et Parker Kindred, ainsi que de personnalités influentes comme Ben Harper et Aimee Mann, It’s Never Over, Jeff Buckley met en lumière l’une des icônes les plus influentes et énigmatiques de la musique moderne.
Une sorte d’hommage magnifique, de lettre d’amour à la vie et à la musique, de puzzle existentiel pour nous accompagner dans la découverte de l’âme lumineuse, complexe et tourmentée de Jeff Buckley.
Il en a en effet fallu beaucoup de persévérance à Amy Berg pour mener à bien ce projet de documentaire dont elle a eu l’idée il y a presque vingt ans. Il a fallu pour cela convaincre la mère de Jeff, Mary Guibert, dépositaire de l’héritage culturel et musical de son fils. Cette dernière a fini par donner son accord en 2019. Amy Berg s’y connaît pourtant en documentaires, étant reconnu pour son travail sur les abus sexuels (Deliver us from evil, An open secret, Phoenix rising), A partir de là, Amy Berg a dû rassembler tous les témoignages des proches (ses petites amies Rebecca Moore – qui témoigne pour la première fois – , et Joan Wasser), ses musiciens (Michael Tighe, Matt Johnson), et fans (Jimmy Page, Ben Harper, Alanis Morrissette, Aimee Mann) de Jeff Buckley. It’s never over, Jeff Buckley (clin d’oeil à sa fameuse reprise I know it’s over des Smiths) provient de là, mosaïque inépuisable d’interviews, d’extraits de concerts, de messages téléphoniques précieusement et miraculeusement conservés (son dernier adressé à sa mère est particulièrement bouleversant), d’animations créées pour l’occasion et d’archives filmiques. En définitive, il s’agit d’une sorte d’hommage magnifique, de lettre d’amour à la vie et à la musique, de puzzle existentiel pour nous accompagner dans la découverte de l’âme lumineuse, complexe et tourmentée de Jeff Buckley.
Quand on réécoute Grace aujourd’hui, le premier sentiment, c’est qu’une telle intensité était absolument surhumaine. Dans ces chansons en forme de montagnes russes, Jeff Buckley, tel Prométhée voleur de feu, parvenait à capter l’indicible, couvrant un vaste intervalle, aussi grand que les quatre ou cinq octaves de sa voix, passant presque sans transition de la douceur à la violence, de l’extase à l’abattement. Quelqu’un qui tutoyait à ce point le firmament des étoiles ne pouvait guère survivre au quotidien. Gueule et voix d’ange, il paraissait flotter au-dessus de la vie. A le regarder, lumineux et porté par la grâce, personne ne pouvait soupçonner les abîmes qu’il pouvait traverser. Pourtant ils sont bien présents dans sa musique, aussi denses que son mystère, le poussant à sombrer plus d’une fois dans les vertiges de la drogue et de l’alcool. Jeff en était conscient lorsqu’il confesse que ses principales influences sont « l’amour, la colère, la dépression et Led Zeppelin ». Un passage du film interroge sa santé mentale. Sans doute bipolaire, entre moments d’exaltation et de dépression, était-il victime d’un mal qui, à l’époque, n’avait pas véritablement été diagnostiqué et serait davantage soigné aujourd’hui.
Tout provient sans doute de son abandon initial par son père, Tim Buckley, chanteur et musicien génial, naviguant entre folk, rock, jazz et musique contemporaine. Plus passionné par la musique que sa vie de famille, il était déjà parti quand Jeff est né, d’où le traumatisme aisément perceptible à chaque interview où le pauvre Jeff était interrogé sur son géniteur et un potentiel héritage. Ainsi, on assiste à ce moment de malaise dans le film où il répond à la question « que pensez-vous avoir hérité de votre père? » : « les gens qui se souviennent de lui. Question suivante?« . Il devait ainsi lutter contre une ombre immense, celle de son père, grand artiste, auteur de neuf albums, mort à 28 ans ; cela l’a perpétuellement rongé. De là est née cette relation très forte entre Jeff et sa mère, et sa dévotion absolue envers les femmes, très éloignée de la misogynie basique souvent cultivée par les chanteurs et guitaristes de rock. Jeff en plaisantait lui-même, disant en riant dans le film qu’il aurait voulu être une « chanteuse« , probablement entre Nina Simone et Edith Piaf. Même s’il était essentiellement hétéro, cela peut s’entendre dans sa voix, extrêmement délicate et féminine.
It’s never over, Jeff Buckley documente ainsi toutes les étapes de sa vie, son abandon par son père, sa vie très proche de sa mère qui, elle-même musicienne, l’a incité à découvrir la musique, la reconnaissance de sa vocation, ses premiers concerts, sa rencontre avec Rebecca Moore qui témoigne de son ingénuité et de son sens de la fantaisie, le succès de Grace, sa tournée sans fin de promotion de l’album, ses soucis pour accoucher d’un second album aussi réussi, sa mort accidentelle et inexplicable à trente ans. A sa dernière compagne, Joan Wasser, il avait confié ce pressentiment funèbre qu’il ne durerait sans doute pas très longtemps, Pourtant mettons une dernière fois les choses au point, comme dans le film : Jeff ne se trouvait pas sous l’emprise de la drogue et ne s’est pas suicidé. Il s’agissait d’un simple accident. Depuis, il a rejoint la grâce et la jeunesse éternelles, celles de sa fameuse reprise Hallelujah de Leonard Cohen, entrée au Panthéon des plus belles chansons du monde. Jeff était un météore, il ne vieillira jamais. Dans la vie, il existe les météores et les survivants. Jeff est mort, nous sommes toujours vivants, il n’y a sans doute pas de différence, n’est-ce pas?
RÉALISATRICE : Amy Berg
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : documentaire, musical
AVEC : Jeff Buckley, Ben Harper
DURÉE : 1h46
DISTRIBUTEUR : Piece of Magic Entertainment, Universal Pictures
SORTIE LE 11 février 2026


