Comme des rides à la surface de l’eau, les films de Márta Mészáros s’étendent dans le temps, prenant progressivement en charge des questions contextuelles qui pouvaient sembler obscures à l’époque de leur sortie. Convaincue qu’en son temps le mot féminisme ne pouvait être qu’une insulte, la réalisatrice hongroise a pourtant créé toute une série de films profondément féministes. Et Elles Deux, parmi d’autres, offre une optique féminine si radicale sur les relations entre les sexes qu’il est difficile de croire que la sortie du film remonte à près de cinquante ans.
Comme dans Adoption ou Neuf Mois, le film commence dans une usine, mais pas une usine ordinaire : un lieu où seules des femmes travaillent. C’est dans ce chronotope particulier que se déploie l’histoire. Une directrice nommée Mária aide une nouvelle arrivée et l’héberge même chez elle avec sa petite fille, contre les règles. Il est possible de rester au dortoir de l’usine pendant la semaine, ce qui arrange à la fois la nouvelle venue, Juli, et la directrice elle-même, apparemment malheureuse dans son mariage et heureuse d’éviter les retours hebdomadaires à la maison. Les événements suivants se développent comme un entrelacement constant des vies des deux femmes : Juli se montre bien plus satisfaite dans son mariage difficile avec l’alcoolique János que Mária ne l’est avec son mari terne et borné. Toutes deux, en quête de liberté personnelle et d’indépendance, vont rencontrer des difficultés et des obstacles qui ne peuvent être surmontés qu’avec le soutien d’une autre personne. Et puisque tous les principaux personnages masculins se révèlent plutôt toxiques et compliquent la vie de leurs compagnes, le seul espoir pour ces femmes réside dans leur amitié.
Non pas l’incarnation idyllique d’une relation rêvée, mais une observation presque documentaire de la vie réelle, enveloppée dans une forme cinématographique.
Ce n’est un secret pour personne que de nombreux réalisateurs reconnus tournent souvent autour de la même histoire, l’enrichissant de nouvelles situations, de nouveaux personnages et en développant le conflit qui les obsède. Il en va de même pour Márta Mészáros, dont les films peuvent être considérés comme un déploiement continu d’une épopée hongroise transgénérationnelle de la fin du XXᵉ siècle — profondément féminine et toujours très pertinente. L’histoire commence ainsi dans Adoption : une femme de quarante-deux ans souhaite avoir un enfant avec son amant, mais celui-ci refuse d’avoir d’autres enfants et de quitter sa famille, si bien qu’elle adopte une fille. La scène finale du film reflète presque entièrement ce qui est également montré dans Elles Deux : au fil des péripéties sentimentales et des difficultés du quotidien, les femmes se regroupent et forment une famille singulière composée uniquement de femmes, et pourtant bien plus cohérente et prometteuse que lorsqu’elles vivaient avec leurs partenaires masculins.
Cependant, le passage d’Adoption à Elles Deux est médiatisé par Neuf Mois, un film dans lequel une femme — appelée Juli elle aussi et interprétée également par l’impeccable Lili Monori — est déchirée entre son désir de romance, d’une part, et les conséquences insupportables que ce désir entraîne pour son avenir professionnel, d’autre part. Même si les personnages et les détails de l’intrigue ne coïncident pas entièrement, les trois films forment ensemble une réflexion composée sur la société contemporaine de l’époque de Márta Mészáros.
Cependant, si Adoption peut se vanter d’encapsuler parfaitement son époque dans une cinématographie très esthétisée et lapidaire, et si Neuf Mois incarne habilement l’héritage documentaire de Mészáros, la caractéristique distinctive de Elles Deux apparaît moins frappante et encore moins radicale. Elles Deux ne choque pas, pas plus qu’il n’enchante par un monde narratif parfaitement construit. Le film propose plutôt une issue — à la fois à la crise générationnelle et à la crise entre les sexes. Mais alors que les films précédents se concentraient surtout sur la mise en évidence de la crise elle-même, et le faisaient avec audace, la manière de la résoudre se révèle ici plutôt banale, ordinaire, dépourvue d’enchantement. Un soutien constant et inconditionnel, ainsi que l’acceptation de l’autre tel qu’il est, plutôt qu’une relation passionnée ou imposée, constituent la véritable recette de la paix intérieure dans Elles Deux. Non pas l’incarnation idyllique d’une relation rêvée, mais une observation presque documentaire de la vie réelle, enveloppée dans une forme cinématographique.
RÉALISATEUR : Márta Mészáros
NATIONALITÉ : hongroise
GENRE : Drame
AVEC : Marina Vlady, Lili Monori, Jan Nowicki
DURÉE : 1h 34 min
DISTRIBUTEUR : Nightshift
SORTIE LE 28 janvier 2026


