Bernadette : la vengeance d’une blonde

C’est un bien étrange projet de vouloir mettre en scène le biopic de Bernadette Chirac lorsqu’on est une jeune réalisatrice de gauche et féministe. Pourtant, à l’arrivée, le résultat produit du sens grâce à cette mirifique idée de casting, faire interpréter Bernadette Chirac par Catherine Deneuve, l’une des plus grandes stars de notre cinéma. Quelques années auparavant, Jeanne Moreau aurait également pu s’y frotter. Quelques années plus tard, Isabelle Huppert. Retraçant la carrière de Bernadette Chirac pendant le double mandat de son mari à l’Elysée, Bernadette est ainsi une comédie assez irrésistible sur celle qui fut pendant douze ans la Première Dame de France. C’est l’occasion pour Léa Domenach de réinterpréter l’histoire d’une dame a priori austère et revêche et de la rendre empathique et généreuse, sous un angle parfaitement féministe : une femme qui a su se faire respecter grâce à sa popularité, après avoir été longtemps négligée et méprisée par le cénacle des conseillers misogynes de son mari.

1995, après moult tentatives, Jacques Chirac est enfin élu à l’Elysée. Sa femme, Bernadette, qui a longtemps oeuvré pour cette élection, s’attend à jouer un rôle politique de premier plan. Malheureusement, rejetée en raison de son image jugée ringarde, elle est négligée par son mari infidèle et méprisée par ses conseillers. Face à un monde politique ouvertement misogyne, Bernadette va devoir reconstruire son image pour pouvoir exister.

Une comédie assez jubilatoire sur la vengeance d’une femme qui a su prendre son temps pour mener sa barque, comme l’indique la métaphore de la tortue, son animal fétiche.

Léa Domenach, fille de Nicolas Domenach, journaliste politique, auteur de monographies sur Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, est particulièrement bien renseignée sur les arcanes du pouvoir. Elle a décidé de consacrer son premier film à une personne qui s’est trouvée à sa périphérie. Plutôt que de dédier son film à tant de conquérants masculins, elle a préféré se focaliser sur une personne qui est restée à la marge du pouvoir, en particulier une femme. Elle en profite pour montrer sans détours la misogynie ouverte qui régnait en ces temps-là à l’égard des femmes qui se piquaient de pouvoir agir en politique, misogynie qui est malheureusement loin d’avoir disparu. Face à elle, se dresse une femme à qui on a toujours appris d’obéir et de se tenir dans l’ombre de son mari et qui a décidé un beau jour de se rebeller et de ne plus ressembler qu’à elle-même, en exerçant une parole libre et en fréquentant qui bon lui semble.

Même en s’inspirant assez librement de la vie de Bernadette Chirac (le film n’a pas été soumis à l’approbation de Bernadette et de Claude Chirac), Bernadette est très proche d’un vrai biopic. Beaucoup de détails sont absolument exacts et complètement vérifiés : Bernadette Chirac s’est en effet réellement opposée à la funeste dissolution de l’Assemblée nationale de 1997, « coup de génie » de Dominique de Villepin, qui s’est soldée par un échec désastreux de la droite au pouvoir ; elle a également prédit la présence de Jean-Marie Le Pen du Front National au second tour en 2002 ; elle a enfin compris que la seule solution pour unifier la droite était de se réconcilier avec Nicolas Sarkozy, toujours vu par Chirac comme un traître depuis son ralliement à Balladur en 1994-1995. Ce faisant, elle a eu incontestablement plus de flair politique, effectuant des remontées du terrain en tant que conseillère générale de Corrèze. Tout le film démontre ainsi qu’elle a atteint l’ensemble de ses objectifs, en plaçant son mari au pouvoir, puis en étant bien plus populaire que lui et en finissant par avoir plus d’influence politique. Bernadette, c’est la revanche d’une blonde qu’on avait sous-estimée.

Nonobstant ses opinions, Léa Domenach dresse donc avec brio ce portrait de femme qui se réconcilie avec elle-même. Pour l’aider dans cette satire du monde politique, elle bénéficie de l’aura royale de Catherine Deneuve qui est certes beaucoup plus belle et empathique que l’ancienne Première Dame, mais partage a priori avec elle quelques traits de caractère, la prétendue froideur, le côté grande bourgeoise et la blondeur à toute épreuve. Deneuve, à près de 80 ans, ajoute encore une ligne de plus à sa carrière impressionnante, en composant une Bernadette plus ronde, joviale et sympathique, rendant sensible le fait que Bernadette est avant tout une oeuvre de fiction. A ses côtés, une distribution de grande classe contribue à faire de Bernadette un divertissement de bon aloi : Michel Vuillermoz, très crédible en Chirac quasiment hérité des Guignols de l’Info ; Laurent Stocker de la Comédie-Française en Nicolas Sarkozy, arriviste, ne cessant de se pousser du col ; Denis Podalydès, excellent en conseiller de communication, personnage fictif qui était en fait une femme dans la réalité ; enfin, le coeur émotionnel du film qui pourrait presque le faire basculer dans une dimension plus dramatique, les filles Chirac, magnifiquement interprétées par Sara Giraudeau (Claude) et Maud Wyler (Laurence).

Et le cinéma dans tout cela? Contrairement à certains films auxquels on reproche souvent à tort de ressembler à des téléfilms (Anatomie d’une chute, Le Procès Goldman, L’Eté dernier), Bernadette est manifestement un film qui s’inspire ouvertement de la télévision. Tout le régime d’images convoquées dans le film est de nature télévisuelle : reportages, interviews, émissions de télévision, en particulier Les Guignols qui représentent la principale source d’inspiration. Seule une idée cinématographique retient véritablement l’attention : l’idée du choeur interprétant des chansons évoquant la foi catholique de Bernadette, Les Rois Mages de Sheila, Dieu m’a donné la foi d’Ophélie Winter, etc. Une idée empruntée aux Sentiments de Noémie Lvovsky, voire à Maudite Aphrodite de Woody Allen, mais qui ne cesse pas de produire un joli effet.

Même si on ne partage pas les options politiques et religieuses de Bernadette Chirac, Bernadette représente une comédie vive, enlevée, menée tambour battant, assez jubilatoire sur la vengeance d’une femme qui a su prendre son temps pour mener sa barque, comme l’indique la métaphore de la tortue, son animal fétiche.

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RÉALISATEUR : Léa Domenach 
NATIONALITÉ :  française
GENRE : comédie, biopic 
AVEC : Catherine Deneuve, Denis Podalydès, Michel Vuillermoz, Sara Giraudeau, Laurent Stocker, Maud Wyler 
DURÉE : 1h32 
DISTRIBUTEUR : Warner Bros, France 
SORTIE LE 4 octobre 20233