Cinquante et un ans après sa première, le film hongrois Adoption conserve une pertinence tout à fait singulière — notamment par la manière étonnante dont il aborde l’inévitable conflit amoureux. Premier Ours d’or de la Berlinale réalisé par une femme, Adoption est signé Márta Mészáros, six ans avant qu’un tel événement ne se produise à Venise, et près de deux décennies avant qu’une femme ne remporte pour la première fois la Palme d’or.
Adoption raconte l’histoire de Kata, 43 ans, désespérée à l’idée d’avoir un enfant avec son amant Jóska, marié et père de deux enfants qu’il n’envisage pas de quitter. Après sa rencontre avec Anna, une mineure vivant dans un orphelinat voisin, Kata décide d’aider la jeune fille et son petit ami, tout en expérimentant ce que signifie être mère.
Adoption serait ce que Le Bonheur de Varda deviendrait s’il était transposé dans la Hongrie post-stalinienne.
Le film est une superbe capsule temporelle de la Hongrie des années 1970 et, comme toute capsule temporelle, il renferme non seulement le message qu’il cherchait à transmettre, mais aussi d’autres éléments involontaires, pourtant frappants, de son époque. Parmi eux, le sentiment omniprésent de répression sociale et de morosité, magnifiquement orchestré dans un noir et blanc contrasté, dominé par des plans rapprochés sur fond de paysages hongrois ordinaires et d’intérieurs claustrophobes. Sur le plan thématique, Adoption synthétise également les traits distinctifs de cette période : la condition féminine dans une économie de capitalisme tardif, ou encore la distinction entre le travail domestique des femmes au foyer et celui des travailleuses salariées.
« [Le film] n’a rien à voir avec les mouvements féministes », assurait Márta Mészáros dans l’une de ses interviews, le terme même de féminisme étant perçu par sa génération, dans les années 1970, davantage comme une insulte que comme le nom honorable de l’un des tournants majeurs de l’histoire. Pourtant, cinquante ans après sa sortie, le film prouve qu’il était bel et bien question de féminisme — mais, comme pour de nombreuses œuvres de cette époque, il n’a acquis sa juste appellation et sa pleine compréhension que bien plus tard.
Adoption serait ce que Le Bonheur de Varda deviendrait s’il était transposé dans la Hongrie post-stalinienne. Cette comparaison n’est en rien gratuite : les deux films reposent sur un conflit central identique — celui d’un homme, père de deux enfants, partagé entre son foyer et sa maîtresse. Aujourd’hui largement inacceptable comme norme, cette configuration semblait pourtant classique à l’époque de Varda comme de Mészáros, du moins au cinéma, et constitue une formule idéale pour explorer la tension entre devoir et désir. Là où le canon français choisit le désir et se concentre sur la figure masculine, Adoption, film est-européen, place la femme au centre du récit, tout en orientant son parcours vers le devoir. Et si aucune famille ne s’effondre à la fin du film — bien au contraire, une nouvelle se forme — Adoption ne propose ni espoir ni révélation cathartique. La sensation d’oppression ne quitte jamais l’écran, et l’étincelle d’espoir incarnée par la femme et l’enfant dans les dernières images demeure sombre et peu inspirante. Le film condense ainsi l’incapacité de son époque à provoquer une véritable rupture, et sa forme esthétique reflète cette idée centrale dès les premières images.
Finalement, Adoption parvient à représenter avec une justesse remarquable non seulement les expériences intimes de ses personnages, mais aussi les mutations profondes des relations hommes-femmes et les enjeux liés aux rapports entre parents et enfants. Expérience esthétique d’une grande cohérence, le film encapsule son contexte avec une finesse et une force figurative telles qu’il offre inévitablement un véritable voyage dans le temps, au cœur de son chronotope singulier.
RÉALISATRICE : Márta Mészáros
NATIONALITÉ : Hongrie
GENRE : Drame
AVEC : Katalin Berek, Laszlo Szabo, Erzsi Varga
DURÉE : 1h 29min
DISTRIBUTEUR : Nightshift
SORTIE LE 28 janvier 2026


