Le cinéma est décidément une caverne d’Ali Baba, aussi mouvante que déconcertante. On déterre parfois de jolies pépites, d’autres jours des ersatz sans intérêt, et parfois des trésors de plusieurs tonnes, quand on s’y attendait le moins. Il faut dire que le titre et son jeu de mots n’avaient rien de très convaincant : Les K d’Or ? Chou blanc. Quant à la bande-annonce dudit film, elle n’annonçait pas beaucoup plus… Il faut alors avoir confiance en l’humoriste Jérémy Ferrari, en son humour noir et provocateur, pour tenter l’aventure en salle ! Et c’est à tenter absolument. Avec ce premier long-métrage, l’ancien adepte du seul-en-scène dégoupille une œuvre collective à mourir de rire, un torrent de vannes et d’irrévérences salvatrices en plein désert – le nôtre, de désert humain.
Depuis sa plus tendre enfance, Noé (Jérémy Ferrari) grandit en étant persuadé qu’il est le fils caché de Kadhafi. Adulte, il n’a donc qu’une obsession : retrouver le trésor de son père éparpillé dans le Sahel après sa mort. Pour sa prochaine étape, il va avoir besoin des connexions de Zoulika (Laura Felpin), fraîchement sortie d’un centre de réinsertion civique, ainsi que de Ryan (Éric Judor), un malvoyant de 52 ans qui participe au « Marathon des sables ». Le trio, accompagné d’un chien d’aveugle à trois pattes : voilà la couverture parfaite pour passer la frontière discrètement.
A peine le rire lâché on enchaîne sur la suite, comme happés dans un tourbillon où l’on se demande sans cesse : mais où diable va-t-il s’arrêter ?
Dès le synopsis, la recette Ferrari est bien là : le burlesque et l’absurde, au service d’un spectacle irrévérencieux et d’une satire politique. Comme Noé et Zoulika dans les dunes marocaines, dans une scène épique à bord d’un buggy où Laura Felpin est une incroyable copie en débardeur et tresses de Lara Croft, le film de Jérémy Ferrari mitraille à tout va. Les dialogues sont un enchaînement de blagues, vannes, propos délicieusement incohérents, murmurés, hurlés, mais toujours assumés, gênants, 100% politiquement incorrects. Voire clairement vulgaires. Sur tout. Tout est une cible sous les balles noires de l’humoriste : les personnes handicapées, les femmes, les terroristes et même leurs otages, les Belges, les roux, Johnny Hallyday et les chiens à trois pattes ou femmes sans bras. On cherche la moindre pause pour respirer entre les scènes mais pas le temps : à peine le rire lâché on enchaîne sur la suite, comme happés dans un tourbillon où l’on se demande sans cesse : mais où diable va-t-il s’arrêter ?
Et pour des dialogues aussi ciselés, il fallait bien que le réalisateur perfectionniste incarne lui-même (avec une sobriété et un naturel désarmant) Noé, le personnage principal. Froid, méthodique, le fils de Kadhafi est une sorte de Rambo croisé avec un Travis Bickle, prêt à tout pour accomplir ce qu’il croit être son juste destin. À ses côtés, Ferrari confie les deux autres rôles principaux à deux pointures de l’humour français. Laura Felpin et Éric Judor s’y collent avec une joie évidente, et le résultat est sans égal. Il faut absolument voir et entendre une Felpin dans cette caricature presque crédible d’une jeune convertie (elle s’appelait initialement Louise) à l’accent banlieusard et aux insultes faciles ; contempler ses mimiques quand elle replace ses longues extensions blondes et cligne de ses faux cils. Et il faut observer avec gourmandise un Éric Judor glousser, caqueter, siffler, imitant les bruits d’un dauphin pour se repérer dans l’espace sans canne ni chien d’aveugle – mais avec, parfois, une chèvre. La rencontre des trois personnages et acteurs, leur assemblage hétéroclite, donne autant à rire qu’à – bien plus tard, après quelques coups de “gun” et autres genoux broyés – être émus.
On ajoutera des mentions spéciales à tous les petits rôles – pas du tout petits – qui peuplent cette improbable tribu : la femme belge de Molenbeek qui espère se faire violer – oui oui – par Noé son tortionnaire, Virginie, la marathonienne et ses prothèses de bras (Céline Groussard, parfaite), Maurice (Renaud Rutten) l’otage cherchant à battre le record de détention pour s’enrichir de conférences à travers le monde, Tribord (le jeune Bobby !) qui mérite un Os d’or pour ses cascades à trois pattes et enfin un certain Fred Testot dans le rôle de Barberousse.
Pour son premier long, Jérémy Ferrari ose et donne tout, sans concession. Au-delà des dialogues, de la qualité des plans, des délicieux flash-backs en courts inserts qui pimentent l’écran, le néo-réalisateur s’offre – nous offre ! – le luxe d’une BO créée spécialement pour le film, par Matteo Locascuilli et Chinese Man (le groupe marseillais de Matteo Di Stefano). Des sonorités hip-hop et électro-world qui accompagnent un rythme déjà bien cadencé.
Tout va d’ailleurs peut-être trop vite parfois, et on pourrait perdre le fil, le scénario, mais est-ce vraiment grave ? Porté par le courant des vannes et d’une ambiance à part, il faut lâcher prise comme dans une Cité de la peur, se laisser noyer avec délice, parfois. Comme pour ce dernier, on en ressort avec l’envie brûlante de pouvoir balancer les pires punchlines du film, un sourire en coin, pour voir si l’auditeur·trice en face a bien la même référence – aussi drôle que gênante. Et puis, on en ressort surtout soulagés, ravis que la vérité sur l’existence des dragons soit enfin révélée malgré le lobby des laboratoires pharmaceutiques.
RÉALISATEUR : Jérémy Ferrari
NATIONALITÉ : Française
GENRE : Comédie
AVEC : Jeremy Ferrari, Laura Felpin, Eric Judor
DURÉE : 1h 36min
DISTRIBUTEUR : StudioCanal
SORTIE LE 11 mars 2026


