Le Testament d’Ann Lee : crainte et tremblement

On ne connaissait guère Mona Fastvold avant sa participation considérable à l’écriture et la création de The Brutalist, de son conjoint Brady Corbet, oeuvre ayant incontestablement marqué l’année 2025. Elle avait, d’ailleurs comme Brady Corbet, déjà réalisé deux films qui n’ont pas eu l’honneur d’être distribués en salle en France. En parallèle de la co-écriture de The Brutalist, elle planchait sur la réalisation de son troisième film, Le Testament d’Ann Lee, également co-écrit par son compagnon qui s’est même chargé de la deuxième équipe de réalisation. De ces deux oeuvres parallèles issu du même tandem créatif, ressort l’impression de deux films vrais-faux jumeaux partageant nombre de points communs : l’émigration, le destin au long cours de personnes rejetées par le système américain, la même ampleur historique et romanesque de films d’époque. La grande différence entre les deux tient surtout au fait que The Brutalist était un film mettant en scène surtout des personnages masculins, alors que Le Testament d’Ann Lee est presque exclusivement centrée sur des protagonistes féminines.

Dans les années 1770, Ann Lee quitte Manchester et l’Angleterre pour les Etats-Unis et fonde l’Organisation de la Société Unie des Croyants dans la Deuxième apparition du Christ (United Society of Believers in Christ’s Second Appearing), encore appelée les Shakers. Prêchant l’égalité des sexes et l’égalité sociale, Ann Lee est vite vénérée par ses fidèles comme l’incarnation féminine du Christ. Sa quête pour construire une utopie va cependant connaitre de nombreux tourments.

Un film singulier, exigeant, peut-être imparfait, mais ayant certainement le potentiel immense de grandir au long de futures visions successives.

Quand on débarque dans Le Testament d’Ann Lee, on a l’impression d’un choc devant une oeuvre rarement vue au cinéma, une tentative singulière de reconfigurer le biopic historique. L’oeuvre de Mona Fastvold fait de prime abord penser à un croisement incongru entre Barry Lyndon de Stanley Kubrick (pour l’aspect romanesque et la voix off de la narratrice) et Midsommar d’Ari Aster (pour la description d’une secte d’adorateurs). Si l’on y réfléchit un peu plus, il s’agit d’un mélange encore plus osé au sein d’une même oeuvre, celle de Lars von Trier, entre Dancer in the dark (pour les scènes de transe collective s’inspirant de la danse contemporaine) et Nymphomaniac (pour l’obsession du sexe se transformant ici en rejet puritain radical). Brady Corbet a en effet travaillé comme acteur au service de Lars von Trier (Melancholia), tandis que son épouse est originaire de la Norvège, pays nordique voisin du Danemark.

Le film fonctionne sur ces deux ressorts : Ann Lee, dès le départ, enfant, ressent une phobie du sexe (le trauma d’avoir vu ses parents en acte, les relations SM avec son mari, ses quatre accouchements de bébés qui ne vont pas survivre), phobie qu’elle va traduire et exprimer sous une autre forme dans des transes dionysiaques qui donnent lieu aux séquences nombreuses et impressionnantes de comédie musicale, assez proches de celles de Dancer in the dark, dans leur gestion des mouvements de foule. L’audace de Mona Fastvold consiste à avoir osé mêler une narration sage et classique et des séquences totalement débridées. dans le récit de cette vie singulière. Pour cela, elle a pu s’appuyer sur l’aide de la chorégraphe Célia Rowlson-Hall et du musicien Daniel Blumberg, oscarisé pour son travail sur The Brutalist, qui s’est inspiré des hymnes des Shakers. Si cet aspect pourra paraître déstabilisant pour certains, il n’est nullement ridicule ni maladroit, encore moins injustifié, contrairement à ce que peuvent écrire des détracteurs peu lucides, mais se caractérise par une puissance et une intensité rarement vues à l’écran.

L’oeuvre est ainsi découpée en chapitres, comme dans beaucoup de films de Lars von Trier, se souvenant du chapitrage romanesque : la chanson d’une fille, celle d’une femme, celle d’une mère. On pourrait craindre que le film fasse l’apologie d’une secte. Or ce n’est pas ce qui a intéressé Mona Fastvold mais bien plutôt le fait de se dédier corps et âme à un projet et de le réaliser coûte que coûte dans le cadre d’une enceinte collective, à la manière d’une équipe de cinéma. Néanmoins, il est possible de regretter que le film ne prenne pas assez de distances avec l’aspect sectaire et nous immerge dans cette réalité. Cette absence de point de vue est due à la narration prise en charge par Soeur Mary (Thomasin McKenzie), membre des Shakers. Il eût sans doute fallu qu’à la manière de Barry Lyndon, cette voix off fût assumée par un narrateur omniscient qui aurait pu se permettre d’être plus critique, voire ironique.

Certains ont pu se gausser du titre en prétendant que Le Testament d’Ann Lee n’a guère produit de fruits ni de postérité. C’est oublier un peu vite que de nombreux points importants prescrits par Ann Lee se sont finalement imposés avec le temps : l’égalité entre les genres qui, même si elle n’est pas encore complètement opérationnelle, est totalement revendiquée aujourd’hui ; le pouvoir matriarcal car Ann Lee a fondé l’un des premiers groupements religieux avec à sa tête une femme ; la justice sociale et l’absence de discrimination, ce qui se constate dans le film par le rejet de l’esclavagisme.

Enfin, il faut dire un mot d’Amanda Seyfried qui offre beaucoup de sa personne dans le rôle-titre et accomplit sans doute sa plus belle prestation dramatique. Ce qui fait du Testament d’Ann Lee, un film singulier, exigeant, peut-être imparfait, mais ayant certainement le potentiel immense de grandir au long de futures visions successives.

3.5

RÉALISATRICE : Mona Fastvold 
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : biopic musical, drame, historique
AVEC : Amanda Seyfried, Lewis Pullman, Tim Blake Nelson, Thomasin McKenzie, Christopher Abbott, Stacy Martin
DURÉE : 2h17
DISTRIBUTEUR : The Walt Disney Company France
SORTIE LE 11 mars 2026