Ce n’est que le deuxième long-métrage de Werner Herzog après Signes de vie réalisé en 1967 et qui obtient l’Ours d’argent à la Berlinale. Le cinéaste passe presque toute l’année 1969 en Afrique où il rassemble de la matière pour trois films : le documentaire télévisé Les docteurs volants de l’Afrique de l’est, le documentaire surréaliste Fata Morgana que nous avions déjà présenté ici et donc Les nains aussi ont commencé petits. Tourné avec de faibles moyens économiques, tirant la plus grande authenticité possible d’acteurs amateurs ou sans expérience du cinéma, ce film – et ses précédents – lui font intégrer la première génération du nouveau cinéma allemand avec Rainer Werner Fassbinder ou Volker Schlöndorff. Réalisé en 1970, l’histoire se situe au sein d’une maison de correction dont les pensionnaires ainsi que le personnel encadrant sont tous exclusivement des nains. Sans doute ce choix est-il guidé par le caractère oppressif que subissent ces derniers de la part de la société. Mis à l’écart, considérés comme anormaux, c’est-à-dire aussi bien asociaux, ils représentent la figure parfaite d’une population exploitée par les maîtres de cette dernière.
Le film commence ainsi d’emblée par la présentation d’une révolte des pensionnaires contre l’établissement et ses codes. Les nains y sont soumis aux taches de la ferme mais ne voient plus de sens à leur travail et se rebellent contre l’ordre et la discipline qui leur est imposée par les éducateurs dont le chef s’est enfermé dans son bureau avec pour otage l’un des leurs appelé Pepe attaché à un fauteuil et ne disant mot de tout le film, se contentant de rire spasmodiquement aux propos et aux gestes se révélant improductifs de son geôlier inquiet de la suite des évènements. Pendant ce temps, les nains hèlent ce dernier qui, du haut de sa balustrade, les appelle au calme et tente de les raisonner. Le plan d’ensemble – récurrent durant tout le film – montrant les pensionnaires au pied du bâtiment du haut duquel le chef les harangue tel un dictateur impuissant fait appel à notre imaginaire d’un peuple qui serait en rébellion contre son roi, lui lançant des pierres, des quolibets, des brandons enflammés et se riant de sa faiblesse de monarque en voie d’être déchu.
Car véritablement, les nains prennent le pouvoir et s’en donnent à cœur joie dans un déferlement de rires qui irriguent la bande-son tout au long du film
Le réalisateur insiste sur le rapport social de dominant à dominé qui relie les personnages a priori entre eux. Car véritablement, les nains prennent le pouvoir et s’en donnent à cœur joie dans un déferlement de rires qui irriguent la bande-son tout au long du film, un rire franc et joyeux qui défie la société de l’ordre, et à travers lequel on peut voir ici une tendance anarchiste du réalisateur se manifester qui jouit de la subversion dont il fait la démonstration du début à la fin de l’histoire. Et toutes les valeurs traditionnelles sont prises à partie. Du repas familial qui se transforme en bataille de nourriture entre les nains à l’incendie de l’arbre préféré de l’éducateur en chef en passant par le meurtre de la truie. Car les pensionnaires ne sont pas exempts de cruauté, s’en prenant moqueusement aux nains aveugles qui continuent à vivre comme si de rien n’était, indifférents à la révolte qui a cours. Plus symbolique encore, une parodie de procession avec à la place du Christ le singe de la petite colonie attaché à la croix. La religion en tant qu’alliée d’une société répressive fait elle aussi l’objet des représailles du réalisateur.
Mais les nains ne quitteront pas la colonie. Malgré leurs velléités, ils restent prisonniers de ces murs qui délimitent leur folie, l’encadrent et la tiennent à distance de la société dite normale symbolisée par la ville dont l’on parle sans jamais la voir, comme si celle-ci était incapable de les accueillir ou eux de se fondre avec la population locale. La caméra se libère, les suit à travers leurs péripéties dans un tourbillon de joie extatique les montrant toujours faisant corps contre le pouvoir dominant tel un peuple en furie faisant la démonstration de sa force. D’un côté les forces pulsionnelles représentées par les nains libérés du carcan de l’ordre social – forces naturelles que l’on retrouve dans la série des documentaires réalisés par Werner Herzog, que ce soit sous la forme d’un volcan en éruption ou d’un désert dévorant de chaleur – et de l’autre le Surmoi, Dieu ou tout autre pouvoir surplombant s’arrogeant le droit de diriger l’existence des hommes. Le film a des airs de Zéro de conduite que l’ on ne reniera pas et ces nains sont de terribles enfants qui remettent en question la société des adultes bien insérés dans la société. Il semblerait là que le réalisateur se soit défoulé de ses sentiments libertaires, nous donnant à voir une œuvre libératrice à l’humour noir affiché.
RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Comédie noire
AVEC : Helmut Döring, Paul Glauer, Gisela Hertwig
DURÉE : 1h36
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 25 février 2026


