Le Grand Phuket : chronique aboutie d’une adolescence difficile en Chine

C’est un premier long-métrage que nous propose le réalisateur chinois Liu Yaonan avec ce film. D’abord photographe de plateau, puis assistant réalisateur, il a intégré l’École Nationale Supérieure d’Art de Bourges pour continuer d’étudier les arts contemporains et le cinéma avant de retourner en Chine. Le film a été présenté et nommé pour l’Ours d’argent et comme meilleur premier film à la Berlinale 2024. L’histoire se situe dans l’un de ces nombreux villages urbains qui ont commencé à disparaître après 2010 – le scénario du film était écrit depuis 2009 ! – et qui s’appelle ici le Grand Phuket. Li Xing, un adolescent de 14 ans, y vit avec sa mère et son beau-père, errant au milieu des ruines de la ville en pleine reconstruction – on peut admirer en plongée la vue en surplomb de la cité depuis le balcon de l’appartement familial, vertigineuse, nous livrant au spectacle de la désolation ; une grue très haute s’impose en son milieu comme un rappel incessant du caractère transitoire et fragile de la ville. Paysage dévasté qui renvoie à l’état d’esprit et à la conscience intime du personnage en perte de repères, se posant des questions sur sa place dans une société qui lui semble peu enviable et dont le corps se transforme en même temps que son rapport au monde.

Il est accompagné de son fidèle ami Song Yang ; autant Li Xing est frondeur et fait preuve de courage et d’audace, autant Song Yang est plus timoré, chéri par l’amour d’une mère jeune et attentionnée qui ne manque pas de le couver. Les deux compagnons font les 400 coups – on pense évidemment au film de Truffaut – animés par une tendre complicité. Ils chapardent, jouent au basket ensemble et se confrontent aux grands du lycée. Le caractère transitoire et passager du milieu où ils vivent présente bien des analogies avec l’âge de l’adolescence, âge de transition et de remise en question existentielle. Li Xing vit ses premiers émois amoureux voire sexuels : il flirte avec la jeune fille préposée à la radio de l’établissement scolaire et fait des rêves plus ou moins érotiques, connaissant ainsi sa première éjaculation nocturne. Mais tandis que tout semble bien se passer entre elle et lui, malgré les réticences primitives de l’adolescente – mais Li Xing n’abandonne pas la partie aussi facilement – ce dernier se fâche pour un rien, laissant sa camarade pantoise. Ces renversements d’état d’esprit sont typiques là aussi d’une adolescence troublée par des sentiments contradictoires.


Chronique d’une adolescence empreinte de tristesse mais aussi d’espoir […]
Le Grand Phuket résonne comme un récit allégorique à valeur universelle

Li Xing semble un dur à cuire qui n’a pas grand chose à craindre mais les apparences sont trompeuses et le jeune garçon cache une très grande sensibilité sous sa carapace. On comprend – grâce doit en être accordée au saisissant jeu d’acteur du garçon (Li Rongkun) qui endosse le rôle – par ses silences, son regard et ses gestes qu’une colère rentrée le retient d’exploser tellement des pulsions sourdes le travaillent au corps. Avec Song Yang, ils découvrent l’entrée d’un souterrain parmi les ruines, qui conduit lui-même à une grotte, allégorie des temps primitifs, jalonnée de stalactites qui témoignent d’un temps antédiluvien, où des phénomènes étranges semblent se produire. On y entend des bruits inquiétants, encore est-ce ce dont Li Xing veut se convaincre. C’est un repaire pour les deux jeunes garçons qui les protège en les isolant de la ville. Mais par cela même c’est un piège qui menace de les engloutir – comme le cauchemar de Li Xing l’indique. Monde merveilleux d’une enfance qui est en train de passer et qui s’enfuit à toute vitesse. Le film n’échappe pas au sentiment de nostalgie qui s’accapare du spectateur.

Chronique d’une adolescence empreinte de tristesse mais aussi d’espoir – les relations évoluent entre Li Xing et ses parents et ce dernier finit par appeler son beau-père « papa » après lui avoir pendant tout le film renié le droit à l’autorité paternelle, Le Grand Phuket résonne comme un récit allégorique à valeur universelle, n’hésitant pas à faire appel au passage à notre sentiment du merveilleux mais aussi et surtout à notre âme d’adulte qui sait ce qu’il en est et ne peut que s’attendrir au parcours erratique et parsemé d’embûches de ces jeunes héros du quotidien. Le film mêle un aspect documentaire – par ses rappels à une réalité sociale difficile – à celui d’un récit initiatique au cours duquel on entre facilement en empathie avec les sentiments de personnages au caractère finement dessiné. Ainsi, les scènes familiales à connotation sociale alternent habilement avec les aventures du jeune garçon qui décrivent la courbe de son évolution émotionnelle. Le scénario est donc parfaitement maîtrisé et la réalisation ad hoc. Mention spéciale pour le jeune acteur jouant le rôle de Li Xing.

4.5

RÉALISATEUR : Yaonan Liu
NATIONALITÉ : Chine, France, Allemagne, Belgique
GENRE : Drame adolescent
AVEC : Li Rongkun, Yang Xuan, Kang Hang
DURÉE : 1h37
DISTRIBUTEUR : Destiny Films
SORTIE LE 4 février 2026