Marty Suprême : deuxième chance

Dans le cinéma, les frères forment souvent des duos et parfois se séparent. A quelques années d’intervalle, ce fut le cas de Joel et Ethan Coen en 2021 et plus récemment en 2024 de Josh et Benny Safdie. Les Dardenne maintiennent pour l’instant la pérennité de leur tandem. A l’automne 2025, Benny Safdie a sorti Smashing Machine, biopic d’un champion de MMA, récompensé par le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise. Cette fois-ci c’est à Josh Safdie de répliquer avec Marty Supreme qui donne de bonnes chances à Timothée Chalamet de décrocher pour la première fois l’Oscar du meilleur acteur. L’ironie du sort fait en sorte que les deux frères se soient tous les deux consacrés à des histoires de champions sportifs, seule la discipline étant différente, les MMA chez Benny, le tennis de table pour Josh. En fait, dans les deux cas, le sport n’est qu’un prétexte pour évoquer des soucis plutôt existentiels, comment gérer la victoire et l’échec et dépasser ces notions, chez Benny ; comment devenir un meilleur être humain, pour Josh. Du vertige sportif à l’oscillation existentielle, il n’y a souvent qu’un pas.

À New York, dans les années 1950, Marty Mauser (Timothée Chalamet), jeune joueur de tennis de table issu des quartiers populaires de Manhattan, qui gagne sa vie en pariant sur ses matchs. Doté d’un talent hors norme et d’une confiance en lui affirmée, il ambitionne de quitter son milieu d’origine pour se faire un nom dans un univers compétitif où peu croient en ses chances. Connu pour son style flamboyant et son parcours atypique, Marty s’impose progressivement comme une figure singulière du ping-pong new-yorkais, dans un contexte mêlant débrouille, ambition et quête de reconnaissance.

C’est en acceptant une solution mi-figue mi-raisin qu’il apprendra enfin à avouer ses véritables émotions, et à aimer les personnes qui tiennent véritablement à lui, plutôt que chérir des victoires illusoires.

Alors que Benny Safdie se rangeait plutôt avec Smashing machine du côté de Raging Bull de Scorsese ou du Wrestler d’Aronofsky , en inscrivant son projet dans une reconstitution documentaire, Josh Safdie prend le parti de la fiction et de la fantaisie, en s’inspirant librement de la vie de Marty Reisman, champion de tennis de table, En fait, il n’a retenu que deux ou trois faits caractéristiques de ce joueur : son prénom, son appartenance à la communauté juive et sa détestation des raquettes en mousse qui dénaturaient le jeu, selon lui. La grande surprise de Marty supreme réside dans le fait qu’il ne s’agisse quasiment pas de sport, hormis deux séquences d’anthologie placées au début et à la fin, mais essentiellement de la description de la vie d’un jeune Juif et de sa famille dans les années cinquante, à New York, évoquant un savant mélange entre l’univers de Woody Allen, le style sarcastique des frères Coen et celui plus nerveux et syncopé des frères Safdie eux-mêmes. En effet, c’est comme si Radio Days ou Inside Llewyn Davis était passé à la moulinette de la mise en scène revigorante de Good Time ou d’Uncut Gems. Cela tient-il à la présence aux côtés de Josh de Ronald Bronstein, au scénario et au montage ? C’est fort probable,

Car Marty Supreme, bien davantage que le biopic d’un champion sportif, est celui d’un ineffable loser prétentieux qui voudrait « être une heure, rien qu’une heure durant
Beau, beau, beau et con à la fois
» (la chanson de Jacky, de Jacques Bre), un irrésistible menteur qui ne peut s’empêcher d’affabuler à tire-larigot et de suivre ses (im)pulsions et intuitions (pas toujours judicieuses) : râler après une défaite tel un mauvais perdant, draguer une star du théâtre et du cinéma (Gwyneth Paltrow), refuser par orgueil les propositions financières et sportives de son mari, s’apercevoir ensuite que ce dernier contient les clés d’un arrangement financier, devoir pour aller au Japon pour les championnats du monde financer son voyage grâce à des matchs accomplis dans d’infâmes locaux situés au sous-sol de bars, osciller entre le bébé d’une femme qu’il a engrossée à l’insu de son mari, et un chien qu’il doit rendre à un mafieux qui lui a prêté de l’argent. « Il n’existe pas de deuxième acte dans les vies américaines », écrivait F. Scott Fitzgerald. Marty Mauser est convaincu du contraire.

Véritable tête à claques, adepte des plaisanteries les plus douteuses (je vais achever ce qu’Auschwitz n’a pas réussi à finir), esprit aussi vif qu’une balle de ping-pong, Marty ne gagnera un peu de maturité qu’après être allé jusqu’au bout de son idée fixe, comme s’il lui fallait purger sa persévérance et son obstination de façon cathartique, se sauver en se mettant en danger. En dépit de ses multiples défauts, – sa prétention, son manque de chance, sa capacité de mensonge, – le personnage demeure attachant car, pris en tenaille entre des objectifs existentiels incompatibles entre eux, il essaie dans la mesure du possible de rester humain et pour ce faire, de se confronter une fois pour toutes au réel, de naviguer à vue et d’éviter la voie de l’humiliation. La voie est étroite mais c’est en acceptant une solution mi-figue mi-raisin qu’il apprendra enfin à avouer ses véritables émotions, et à aimer les personnes qui tiennent véritablement à lui, plutôt que chérir des victoires illusoires.

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RÉALISATEUR : Josh Safdie 
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : comédie sportive, biopic
AVEC : Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A'Zion, Abel Ferrara
DURÉE : 2h30
DISTRIBUTEUR : Metropolitan FilmExport
SORTIE LE 18 février 2026