Deuxième long-métrage de fiction d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux, La Couleuvre noire (présenté à l’ACID) marque une continuité ainsi qu’un déplacement. Après le Mexique de Vers la bataille — film qu’on avait apprécié — le cinéaste installe son cinéma en Colombie, dans le désert de la Tatacoa. Un territoire qui fut autrefois une forêt tropicale sèche, lentement tarie par les mutations climatiques et géologiques. Les conquistadors la nommaient déjà au XVIᵉ siècle la Vallée des Tristesses. Son nom — Tatacoa — renvoie à la couleuvre noire, serpent aujourd’hui disparu, comme si le lieu conservait la mémoire d’un vivant effacé. Vernhes-Lermusiaux filme le territoire non comme décor, mais comme dépositaire de gestes, de croyances et d’héritages fragiles. À l’inverse d’un imaginaire de la démesure associé à l’Amérique latine — Aguirre, la colère de Dieu comme point de contraste — La Couleuvre noire se situe dans l’après : un monde déjà vidé, où il ne s’agit plus de conquérir la nature mais d’en capter les restes. Le film dialogue ainsi avec Utama – La Terre oubliée, film bolivien, dont le mode de vie ancestral d’éleveurs de lamas était interrogé par l’arrivée de leur petit-fils citadin.
La Couleuvre Noire reste un film fragile, lent, parfois trop refermé sur lui-même, mais cohérent dans son refus de la démonstration.

Ciro (Alexis Tafur) revient — ou plutôt réapparaît. Au chevet de sa mère mourante, face à un père, à une communauté, à une terre quittée. Le film tire de ce retour ce qu’un récit classique promettrait : un brin de confrontation, un brin de résolution. Assez rapidement, le film se défait de toute psychologie explicative. Vernhes-Lermusiaux l’affirme : « J’ai voulu raconter avec les corps plus qu’avec les mots. On a beaucoup asséché le texte. » Cette sécheresse devient la matière même du film. La parole se retire, les dialogues se raréfient, comme si le paysage imposait sa loi. Le cinéma accepte ici de se taire pour écouter — quitte à perdre en tension.
La mise en scène accompagne ce retrait. Le temps s’étire, les gestes se répètent, la caméra avance à tâtons, serpente, refuse la frontalité. Elle ne cadre pas le désert : elle s’y soumet. Le film demande une réelle disponibilité, accepte que l’intrigue se dissolve au profit d’une expérience sensorielle. Mais cette retenue devient parfois un piège : certaines séquences semblent se refermer sur leur propre lenteur, laissant le spectateur à distance, plus observateur qu’engagé, révélant peu de vie. Reste une puissance plastique indéniable servie par une photographie admirable, jamais décorative, fait du désert un organisme fatigué, traversé de sons, d’animaux, de vibrations. La couleuvre, figure centrale, condense cette ambiguïté. Ni menace ni fétiche. À la différence — très réussie — de la pieuvre de Chanson douce, métaphore d’un étranglement progressif, la couleuvre n’étouffe pas : elle accompagne, ouvre un passage, propose une relation.

Le conte qui traverse le film en donne la clé : une couleuvre offre aux paysans le choix entre de l’eau et des diamants. Tous choisissent les diamants et perdent leurs terres, sauf une femme qui accepte l’eau et demeure. Il s’agit moins d’un dilemme abstrait que d’un rapport aux ancêtres et à la transmission. Ciro renoue avec cet héritage sans s’y fondre. À la fin, il repart à Bogota, ville où l’on échange l’eau contre l’argent, où le ciel ne laisse plus voir les étoiles.
C’est là que La Couleuvre noire trouve à la fois sa singularité et sa limite. En évitant l’affrontement, le film contourne des questions politiques centrales. Si ce retrait est un geste esthétique assumé, il montre aussi ses failles. Là où d’autres oeuvres parviennent, avec douceur et lenteur, à faire surgir des scènes politiquement et artistiquement puissantes, La Couleuvre noire peine à transformer son ascèse en véritable tension, en matière esthétique qui donne à penser. Malgré la force du lieu, peu de vie semble émerger de cette aridité mise en scène. Reste un film fragile, lent, parfois trop refermé sur lui-même, mais cohérent dans son refus de la démonstration. Un cinéma qui préfère la mue à la morsure — au risque, parfois, de se mordre la queue.
RÉALISATEUR : Aurélien Vernhes-Lermusiaux
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Alexis Tafur, Miguel Angel Viera
DURÉE : 1h25
DISTRIBUTEUR : ARP Distribution
SORTIE LE 25 mars 2026


