Premier long métrage de Justyna Mytnik, Wet Monday signe les débuts prometteurs de la réalisatrice polonaise sur la scène du cinéma indépendant. Nommée pour le Lion d’Or lors de l’édition 2025 du Festival de Venise, elle a également été récompensée par le prix CICAE Arthouse Cinema au 49ᵉ Festival du Film Polonais de Gdynia. Le jury a salué sa capacité à mêler tradition, magie et réalité cruelle, qualifiant le film de « brillant, réalisé avec bienveillance, sensibilité et espoir« . Film aux confins des genres, dans quelle mesure les ajouts de fantaisie et de surréalisme viennent-ils éclairer le propos de ce drame ?
Dans un petit village de campagne polonais, niché au-dessus d’une rivière, une adolescente, Klara, développe une phobie grandissante de l’eau à l’approche du Wet Monday, la fête traditionnelle de Pâques. Pendant la semaine qui précède les festivités, le quotidien se partage entre les amies, la famille et l’église. Pourtant, à mesure que cette peur s’intensifie, l’adolescente troublée se retrouve de plus en plus en marge de son entourage, qui peine à la comprendre. Entre rêves et réalité, elle tente de remonter le fil de sa mémoire et celui de la rivière pour identifier l’origine de son mal. Récit d’émancipation et de passage à l’âge adulte, le film explore la libération de tout ce qui entrave : la famille, les mœurs, la peur, la réputation et, surtout, le tabou.
Wet Monday n’est donc ni triste ni fataliste, bien au contraire. Il représente une ode à la vie, à ce qui nous pousse à nous relever et à recommencer.
Pendant près des trois quarts du film, beaucoup de choses sont suggérées sans que soit clairement expliqué ce qui perturbe le quotidien des protagonistes. Wet Monday est avant tout une expérience sensorielle, qui évoque tour à tour le film d’horreur et le fantastique. Il nous déboussole sans jamais nous perdre, tant on ressent intensément ce que vit le personnage. La caméra, par exemple, joue avec les angles pour créer des sensations de vertige très communicatives. Comme pour Klara, l’eau nous devient presque insupportable. Lorsque d’autres personnages tentent de la jeter dans une rivière, on aurait presque envie de se battre à ses côtés pour qu’ils la lâchent. On éprouve sa peur de la pluie, du contact des autres. Cet univers sensitif est porté par une bande-son remarquable, qui participe pleinement à l’expérience immersive, naviguant entre rêve et cauchemar, parfois glaciale. Ces choix artistiques sont d’autant plus pertinents qu’ils dessinent le monde de l’enfance, une période où les émotions, bien que vives, peinent souvent à être exprimées. Toujours imprégnée de cet imaginaire candide, sa perception du monde se mêle aux contes et superstitions locales.
Le film se raconte donc à travers des images fortes, comme cette phobie de l’eau, qui apparaît comme un rappel lancinant des traumatismes qui nous collent à la peau, ne se laissant pas oublier malgré notre désir de les ignorer. À travers ce récit surréaliste, c’est l’inconscient de la jeune fille qui nous est révélé. Pour remonter à la source de son traumatisme, elle entreprend littéralement de remonter la rivière, celle qui traverse son village, centrale et hantée, tout comme celle de sa mémoire. Dans ses rêves, elle suit les conseils avisés de la marginale du village, Diana, qui lui apprend à confectionner des attrapes-rêves et à interpréter ses visions. Dans cette approche mêlant psychanalyse et surréalisme, les images parlent d’elles-mêmes avec poésie. Les ajouts de fantaisie du récit servent ainsi magnifiquement cette narration, ancrée dans l’enfance mais pas seulement. Car si Klara n’arrive pas à mettre des mots sur ce qui gronde en elle, ce n’est pas uniquement du fait de son âge, mais aussi car elle évolue dans un monde de tabous et de conformisme.
Confinée dans un petit village où tout le monde se connaît, écrasée par le poids de la religion chrétienne et d’une culture conservatrice et misogyne, Klara évolue dans un environnement où certains sujets sont tus. Bien que la religion place le sexe sous le signe du tabou, il reste omniprésent, étouffé néanmoins par la honte et la frustration. Sur les bancs de l’église, les adolescents, casquette à paillettes et jean taille (très) basse vissés sur les hanches, échangent des regards lubriques et des gestes obscènes, agenouillés devant le prêtre. Imprégné par la culture du viol, c’est également un milieu dans lequel les violences sexuelles sont banalisées, minimisées, voire même excusées. Entre le fromage et le dessert, l’oncle des jeunes filles s’enquiert, par exemple, du degré d’attrait physique d’une inconnue qui s’est fait violer, à l’hilarité générale. Cette société crée un dilemme irréconciliable pour ces adolescentes, à qui l’on impose d’être « pures » et « respectables », tout en étant constamment scrutées pour leur beauté et leur pouvoir de séduction. Là où les victimes de violences sexuelles peuvent être perçues comme coupables, les figures d’autorité – parents, église – ne viennent pas en aide, laissant les victimes, même jeunes, se murer dans le silence. Pour s’échapper, l’imaginaire de l’enfance vient se mêler aux rites chrétiens et traditions polonaises pour créer de nouveaux rituels qui offrent un refuge. D’innovantes manières d’espérer, de prier, sont ainsi créées pour que les choses s’arrangent… ou du moins ne se répètent pas. Bien que le film aborde un sujet sensible, il évite le voyeurisme et le traite avec grâce, privilégiant la suggestion, dans le respect des victimes.
Cependant, Klara ne peut pas développer ces rituels avec son groupe d’amies dont l’attention est entièrement focalisée sur les garçons et qui se moquent d’elle lorsqu’elle se laisse emporter par son imaginaire et ses croyances. Tiraillée entre sa loyauté envers elles et son dégoût pour leur obsession prématurée pour l’autre sexe, Klara se tourne vers Diana. Excentrique et néo-spirituelle, cette dernière devient sa guide. Ensemble, elles créent en secret des pratiques mêlant syncrétisme et folklore, dans le but de briser les tabous et de commencer un processus de guérison. Le film devient alors avant tout une réflexion sur l’amitié féminine, source de magie et de soutien pour affronter une réalité dure et angoissante. Mises à l’écart par les autres, ces jeunes filles trouvent entre elles une nouvelle forme de liberté, créée loin des normes et surtout, du regard des hommes. Malgré la réputation étrange de Diana qui lui vaut l’ostracisme de sa sœur, Klara accepte la main tendue par cette amie subversive et fait ainsi un pas vers une nouvelle forme de liberté, un anti-conformisme salvateur. Wet Monday n’est donc ni triste ni fataliste, bien au contraire. Il représente une ode à la vie, à ce qui nous pousse à nous relever et à recommencer. C’est un film coloré, pétillant, qui inspire à se défendre, en sachant que l’on ne combat pas seul(e ?). Ainsi, bien que les conséquences des actions des hommes sur la vie des jeunes femmes soient au centre du film, ces derniers sont presque absents, et ce sont elles qui sont mises en avant, pas seulement comme des victimes, mais aussi comme les bâtisseuses d’une vie alternative, débarrassée de la honte, portée par l’énergie enivrante de l’enfance. En plus d’une cinématographie réussie et originale, le film est porté par un casting de jeunes actrices superbes, dont l’actrice principale Julia Polaczek brille particulièrement dans ce rôle exigeant. Elle y exprime une myriade d’émotions, dont certaines très intenses, avec une justesse incroyable et une sensibilité touchante.
Finalement, Wet Monday est une célébration de la résilience féminine, puisée dans l’imaginaire et l’amitié, permettant de s’échapper, même un instant, d’une société qui ne protège pas. Pour la réalisatrice, c’est un début fracassant sur la scène des films d’art et d’essai. La cinématographie est originale et percutante, à la frontière du genre de l’horreur et du fantastique, tout en délivrant un message politique d’une grande justesse, porteur d’espoir et de rêves. Magnifique.
RÉALISATEUR : Justyna Mytnik NATIONALITÉ : Polonais GENRE : Drame, Fantaisie, Horreur, Suspens AVEC : Julia Polaczek, Nel Kaczmarek, Weronika Kozakowska DURÉE : 1h27 DISTRIBUTEUR : Wayna Pitch SORTIE LE 2 avril 2025