Un monde fragile et merveilleux : une idylle tourmentée

C’est le troisième long-métrage du réalisateur libanais né à Beyrouth, capitale du Liban où justement se déroule le film. Présenté en avant-première dans la compétition Giornate degli Autori au Festival du Film de Venise, il y remporte le Prix du Public. Yasmina et Nino naissent à quelques minutes près en même temps dans un hôpital en train d’être bombardé, le jour où le dernier tronçon de voie ferrée est détruit, laissant un Liban isolé du reste du monde. Le thème de la guerre est d’emblée présent et ne cessera de former encore plus qu’un arrière-plan de l’histoire dans le sens où il pèsera sur les choix des protagonistes. Ils se retrouvent enfants dans la même classe et envoyés au piquet ensemble. Là, ils tombent amoureux l’un de l’autre et se réfugient dans un wagon désaffecté de la ligne de chemin de fer où quotidiennement ils vont se retrouver pour y échanger leurs secrets, leurs espoirs et de douces paroles. Nino fait découvrir à Yasmina l’île d’une photo que lui a transmise son grand-père où d’après ce dernier se trouvent ses parents morts dans un accident d’auto. Ce sera le symbole d’un ailleurs idyllique qui est en même temps la représentation d’un Liban d’antan libéré de la guerre et de la crise économique qui sévit depuis les années 2020.

Ellipse temporelle. Nino se retrouve adulte dirigeant le restaurant de ses parents qu’il a appelé tout simplement Chez Nino, épaulé par un cuisinier fantasque et sourcilleux sur sa cuisine à base italo-libanaise. Un cuistot qui ressortit à la comédie italienne lui-même – épisode de la salière déversée sur la tête d’un client, ou de la femme du cuisinier qui accouche en plein service – tant le cinéaste clame son amour du cinéma italien et de sa comédie en particulier, empruntant ses moments de magie visuelle à l’autre grand maître italien qu’est Federico Fellini. C’est par un hasard invraisemblable de circonstances que Nino retrouve Yasmina, entre autres grâce au signe de ses trois grains de beauté disposés en étoile qu’elle porte à son cou. Le charme magnétique de Yasmina, sa longue chevelure, son sourire, agissent immédiatement sur Nino et celui-ci de renouer le fil de leurs amours interrompues. Yasmina travaille dans un cabinet de consultant. Après le divorce de ses parents, elle a vécu avec sa mère, son père ayant émigré en Allemagne. Justement, une offre de mutation se propose à elle pour y partir.


C’est une histoire d’amour fou dans un monde mis sens dessus dessous

Le film joue de l’opposition de caractère des deux protagonistes, Nino apparaissant enjoué, optimiste et amoureux transi, tandis que Yasmina dispose d’un caractère plus sombre, pessimiste et réfléchi. On peut même dire qu’une certaine forme de misanthropie la guette, ne croyant plus en l’avenir de l’humanité, encore moins à celui d’un Liban qu’elle chérit pourtant en son cœur. A quoi bon fonder une famille dans ces circonstances ? Le climat économique ayant en outre tendance à se dégrader. Le petit restaurant pourtant vivote. Un destin auquel veut croire Nino, et dont le scénario porte les traces, semble unir à jamais les deux amants. Mais la question est de savoir s’ils vont parvenir à trouver leur île où vivre en toute tranquillité. Car les feux d’artifice, synonymes de joie et d’allégresse, se mêlent aux tirs et aux bombes porteurs de mort, cohabitation de la joie et du tragique, du merveilleux et du catastrophique, comme le dit Cyril Aris, tant et si bien qu’on ne sait plus s’il faut rire où se lamenter. C’est dans cet entre-deux entre comédie et drame que se joue le film.

La ville de Beyrouth est le troisième personnage du film, vue sous des angles divers. Tantôt ville chatoyante, festive, joyeuse et drôle, illuminée de mille feux la nuit, malgré les coupures d’électricité, île de l’intimité entre les deux protagonistes. Tantôt misérable avec ses voies ferrées désaffectées, sa plage semée de détritus, son béton, sa fatigue. Ville donc ambivalente à l’aune des sentiments des personnages. C’est une histoire d’amour fou dans un monde mis sens dessus dessous sur laquelle pèse toujours le poids d’un destin tragique. La ville, le pays et ses habitants peuvent-ils continuer à vivre ainsi guettés par la misère et le désespoir ? Et le Liban ne risque-t-il pas de voir fuir la meilleure partie de lui-même à l’étranger comme c’est déjà le cas? Le film met ainsi en balance le destin d’un pays à l’avenir en suspens. Habilement mené et savamment rythmé, son efficacité nous captive. D’autant plus que le duo d’acteurs se révèle flamboyant.

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RÉALISATEUR : Cyril Aris
NATIONALITÉ : Liban, Etats-Unis, Allemagne, Arabie Saoudite, Qatar
GENRE : Drame
AVEC : Mounia Akl, Hasan Akil, Julia Kassar
DURÉE : 1h50
DISTRIBUTEUR : UFO Distribution
SORTIE LE 18 février 2026