Les Courageux : femme au bord de la crise de nerfs

Premier film d’une réalisatrice suisse, Jasmin Gordon, Les Courageux a été présenté au Festival de Toronto en 2024, où il a été plutôt bien accueilli. Jasmin Gordon s’était auparavant essentiellement illustrée dans le documentaire. Les Courageux dresse le portrait d’une famille composée d’une mère et de ses trois enfants, une fille aînée pré-ado et ses deux frères. Bien que disposant de moyens apparemment limités, Jasmin Gordon a réussi à faire de cette contrainte une véritable force. En effet, concis, ramassé et intense, en une heure vingt, Les Courageux montre une mère démunie qui essaie de résister de toutes ses forces pour préserver l’unité de sa famille, face à une société qui a décidé de ne lui faire aucun cadeau.

Dans une petite ville au bord du sauvage, une mère excentrique et délinquante se brûle à ignorer les règles. Écrasée par ses erreurs et par la société qui ne fait pas de cadeau – ni crédit – aux gens comme elle, elle va tout faire pour prouver à ses enfants, et à elle-même, qu’elle est quelqu’un de bien.

Au début du film, une mère, Jule, conduit ses enfants vers un restaurant routier puis s’absente sans explication. Au bout de quelques minutes, les enfants se demandent si elle ne les a pas simplement abandonnés. C’est un peu comme si, au début des Enfants vont bien, le personnage de Juliette Armanet abandonnait ses enfants, non pas chez sa soeur, interprétée par Camille Cottin, mais sur la route. A la différence du film de Nathan Ambrosioni, le film de Jasmin Gordon ne s’intéresse pas à la soeur qui reste mais à la mère qui part. Jule va revenir à la fin de la journée, retrouvant ses enfants dans leur maison, mais on ne saura jamais exactement ce qu’a pu faire dans cet intervalle de temps : promenade dans la forêt? prostitution pour gagner quelques euros? recherche d’emploi?

Car Jule est borderline, ne s’embarrasse pas des conventions et fait ce qui lui passe par la tête, sans jamais donner d’explications. Le scénario distille ses informations au goutte-à-goutte. Il faudrait être véritablement stupide et de mauvaise foi pour ne pas adhérer immédiatement à cette manière plus subtile de raconter cette histoire de mère au bord de la crise de nerfs, le film étant construit comme un puzzle et requérant la participation active du spectateur. Au fur et à mesure des informations dévoilées, on apprendra au détour d’une scène ou d’une phrase de dialogue, que Jule travaillait dans un service de comptabilité au sein d’un supermarché, qu’elle porte désormais un bracelet électronique, et qu’elle a donc eu maille à partir avec la justice. Ses enfants, une fille aînée pré-ado et deux garçons – ont dû fréquemment changer de domicile et l’un des trois serait autiste Asperger, c’est du moins ce qu’elle raconte à un agent immobilier, peut-être pour l’attendrir. Dit-elle toujours la vérité? Rien n’est moins sûr, vu qu’elle dissimule beaucoup de choses à ses enfants qui ne sont pas toujours dupes, surtout l’aînée.

A la manière d’Anatomie d’une chute qui décrivait le personnage ambigu d’une romancière, Jasmin Gordon parvient à nous attacher à un personnage de mère qui, sans être complètement indigne, n’a pourtant vraiment rien d’exemplaire. Pleine de bonnes intentions, elle échoue presque systématiquement dans ses entreprises. C’est ainsi le portrait d’un personnage complexe et comportant multiples facettes que Jasmin Gordon a souhaité dépeindre. Jule au comportement fantasque et instable, est-elle bipolaire? On ne le saura pas. Là réside pourtant le principal intérêt du film, dans cette personne totalement imprévisible, cultivant d’impressionnantes zones d’ombre que le film ne se pressera pas de résoudre pour notre plus grand plaisir. Sur le plan sociétal, c’est surtout une victime de la crise économique tout autant que son comportement dysfonctionnel, le type de personnes que la société s’empresse de rejeter dans les marges, d’abandonner sur le bord de la route.

Dans ce personnage de femme à qui la vie n’a pas fait de cadeaux car elle préfère déjouer les règles du jeu social, Ophélia Kolb, dont on avait remarqué les qualités méconnues d’interprétation dans les séries télévisées Dix pour cent et On va s’aimer un peu, beaucoup…, fait des étincelles, tout en restant dans un registre sobre et non ostentatoire. Les enfants, tous remarquables, dont on sait pourtant combien il est difficile de les diriger, se montrent toujours ici d’une rare justesse, accompagnant la performance d’Ophélia avec sensibilité et empathie. Jasmin Gordon suit ses personnages à la trace, quasiment au moindre mouvement, un peu à la manière, ici moins sèche et nerveuse, des Dardenne, Ce qu’ajoute Jasmin Gordon au style des Dardenne, c’est la conscience panthéiste de la beauté du monde, à travers des plans de nature et/ou surtout de forêt, car c’est ce qui va constituer la possible échappatoire du personnage principal, broyé par le système et faisant pourtant preuve d’une résilience hors normes.

Poussée à bout par les circonstances économiques et les besoins d’argent, tourmentée par des fantasmes irréalistes d’achat de maison, mentant à tout le monde et surtout à elle-même, afin d’essayer de préserver l’unité de sa famille, Jule est ainsi un personnage fascinant, symptomatique de notre époque, au bord du précipice, dansant au-dessus d’un volcan, dans ce drame poignant.

3.5

RÉALISATRICE : Jasmin Gordon 
NATIONALITÉ : suisse
GENRE : drame
AVEC : Ophélia Kolb, Jasmine Kalisz Saurer, Paul Besnier, Arthur Devaux
DURÉE : 1h20
DISTRIBUTEUR : Piece of Magic Entertainment France
SORTIE LE 14 janvier 2025