Le Mage du Kremlin : l’illusion du pouvoir ou le pouvoir de l’illusion

On attendait le réveil d’Olivier Assayas au cinéma. Depuis Sils Maria en 2014 et son prix de la mise en scène cannois en 2016 pour Personal Shopper, il nous a infligé une série de déceptions, avec un Doubles vies (2019) très moyen, un Cuban Network (2019) assez inégal et enfin un Hors du temps (2024) à la limite de l’auto-complaisance. C’est en fait dans le domaine des séries, sur OCS/HBO Max, qu’il a livré sa dernière oeuvre de grande valeur, Irma Vep, à la fois remake et suite de son film de 1996, où l’on retrouvait toute l’intelligence, l’ironie et l’érudition de son univers. Mais on attendait avec impatience de le retrouver à son meilleur au cinéma. C’est désormais chose faite avec Le Mage du Kremlin, son vingtième film, adaptation, en collaboration avec Emmanuel Carrère, du best-seller éponyme de Giulano da Empoli, Grand Prix du roman de l’Académie française en 2022, qui a failli obtenir le Prix Goncourt la même année, à une voix près.

Russie, dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, un jeune homme à l’intelligence redoutable, Vadim Baranov, trace sa voie. D’abord artiste puis producteur de télé-réalité, il devient le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu, le futur « Tsar » Vladimir Poutine. Plongé au cœur du système, Baranov devient un rouage central de la nouvelle Russie, façonnant les discours, les images, les perceptions. Mais une présence échappe à son contrôle : Ksenia, femme libre et insaisissable, incarne une échappée possible, loin des logiques d’influence et de domination.

A un rythme endiablé, quasiment scorsesien, Assayas parvient à retranscrire la densité du roman en deux heures et vingt-cinq minutes qui passent comme un souffle.

Le roman, Le Mage du Kremlin, premier roman de son auteur, est une oeuvre remarquable, dense et passionnante, récapitulant trente années d’histoire de la Russie. Giulano da Empoli s’est librement inspiré d’un personnage réel, Vladislav Sourkov, conseiller secret de Vladimir Poutine et créateur de concepts-clés comme la « démocratie souveraine » ou la « verticalité du pouvoir ». Le Mage du Kremlin, le film, est une oeuvre de commande, où Assayas bénéficie de l’aide précieuse d’un redoutable connaisseur de la politique russe, en la personne d’Emmanuel Carrère, écrivain et cinéaste qu’on ne présente plus. A un rythme endiablé, quasiment scorsesien, Assayas parvient à retranscrire la densité du roman en deux heures et vingt-cinq minutes qui passent comme un souffle.

A l’instar des nouvelles de Stefan Zweig, il s’agit d’un récit dans le récit : un journaliste américain, Rowland, va retrouver fortuitement Vadim Boranov, conseiller secret de Poutine, et sera amené à l’interviewer sur ses quinze années de carrière auprès de Poutine. Nous allons donc revivre une trentaine d’années de l’histoire russe à travers le récit de Boranov qui, tout d’abord jeune artiste puis producteur de télé-réalité, va faire la connaissance d’un membre prometteur du FSB (service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, successeur du KGB), un certain Vladimir Poutine, et devenir progressivement son conseiller en communication. L’essence de l’histoire réside donc en fait dans le face-à-face permanent entre Poutine et son conseiller en fonction des événements qu’ils vont devoir résoudre au quotidien.

A partir de l’avènement d’une nouvelle Russie, les événements vont se succéder : les Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, l’invasion de la Crimée, la guerre en Ukraine, etc. Dans la plupart, Boranov va jouer un rôle déterminant, de par ses conseils, jusqu’à sa déchéance programmée. Le Mage du Kremlin représente ainsi une réflexion sur le pouvoir, sa réalité et son illusion à travers les personnages, qu’ils soient réels ou fictifs, de Vladimir Poutine (impressionnant Jude Law qui s’empare avec facilité de tous les personnages de pouvoir, après le Pape de The Young Pope ou le Roi Henri VIII du Jeu de la Reine) ou de Vadim Boranov (Paul Dano, acteur manifestement sous-estimé, en particulier par Quentin Tarantino). L’ironie de la distribution fait que, après Le Jeu de la Reine, Jude Law retrouve Alicia Vikander (inoubliable Irma Vep de la série d’Assayas) au générique du Mage du Kremlin, sans partager de scènes avec elle car elle représente avec le personnage de Ksenia le contrepoint romantique pour Vadim Boranov à l’intrigue principalement politique.

Côté mise en scène, Assayas fourmille d’idées comme la « disparition » de Ksenia pendant quelques minutes ou le plan final. Tel quel, Le Mage du Kremlin est à l’évidence un très bon film, d’un point de vue narratif, remarquablement interprété, écrit et réalisé ; ne manque peut-être qu’un caractère plus personnel ou une plus grande perspective historique, soit en fait peu de choses, un supplément d’âme ou d’éternité, pour qu’il atteigne la catégorie des grands films mais reconnaissons-le, peu de films l’atteignent.

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RÉALISATEUR : Olivier Assayas
NATIONALITÉ : française
GENRE : thriller politique
AVEC : Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Jeffrey Wright
DURÉE : 2h25
DISTRIBUTEUR : Gaumont
SORTIE LE 21 janvier 2026