Décidément, Jean-Paul Salomé semble s’être spécialisé récemment dans les récits de personnages ordinaires subitement mis sur l’orbite d’un destin extraordinaire. Dans La Syndicaliste (2023) avec Isabelle Huppert, il portait à l’écran l’affaire Maureen Kearney, syndicaliste chez Areva devenue lanceuse d’alerte, retrouvée chez elle ligotée et violée pour la faire taire, alors qu’elle avait découvert l’existence d’un contrat secret avec la Chine. Dans La Daronne (2020), déjà avec Isabelle Huppert, Salomé adaptait le roman du même nom, racontant comment une interprète judiciaire s’était retrouvée, à la faveur d’écoutes téléphoniques, à la tête d’un immense trafic de drogue. L’ambition du réalisateur reste intacte avec L’Affaire Bojarski, qui revient sur la vie de celui qu’on surnommait “le Cézanne de la fausse monnaie”.
Durant la Seconde Guerre Mondiale, Jan Bojarski (interprété par Reda Kateb), ingénieur polonais de talent, se réfugie en France où il fabrique des faux papiers durant l’Occupation. A la fin du conflit, il tente de déposer un brevet pour ses inventions, mais son absence d’état civil ne lui permet pas d’obtenir le précieux sésame. C’est alors qu’un gangster local lui propose de mettre à profit ses talents pour lui fabriquer des faux billets de banque. Naturellement, le prodige ne tarde pas à réaliser qu’il peut faire le même travail à son compte. A l’insu de sa famille, il va au fil des décennies s’imposer comme le plus grand faussaire de France, traqué par le redoutable inspecteur Mattei (Bastien Bouillon, César du meilleur espoir masculin en 2023 pour La Nuit du 12).
La tension dramatique réside dans ce jeu dangereux du chat et de la souris, où les deux adversaires semblent vouloir se retrouver autant que s’éviter.
Le film, qui débute par une scène de flash-back un peu superflue, est poussif dans sa première partie. On y voit Bojarski échouer inlassablement à faire homologuer ses brevets, dans une succession de scènes répétitives qui nous amènent fatalement à son basculement vers l’illégalité, véritable enjeu narratif qui émerge donc après une exposition un peu trop longue. Pas aidé dans sa peine, notre anti-héros est entouré de personnages secondaires sans relief. Pierre Lottin (omniprésent sur nos écrans en ce moment, pour notre plus grand plaisir cependant) incarne l’ami et ancien collègue de régiment de Bojarski. Faisant face aux mêmes difficultés pour s’intégrer, il sombre assez vite dans les trafics. Son personnage semble donc exister pour faire figure de faire-valoir au respectable et persévérant Bojarski, qui pourtant ne va pas tarder lui-même à plonger, comme on l’avait deviné d’emblée. Notre caution morale s’envole. Quant à la femme de Bojarski (interprétée par Sara Giraudeau), seul personnage féminin du film, son rôle semble se limiter à élever les enfants et taper les brevets à la machine. Tellement convaincue du génie de son mari (il aurait inventé le stylo et le déodorant à bille !), elle ne voit pas ou ne veut pas voir le manège qui se déroule sous ses yeux, au sein de sa propre maison, dans l’atelier secret de son mari.
Pourtant, le film finit par prendre son envol et susciter un intérêt croissant à travers le face-à-face auquel se livrent Bojarski et Mattei. Tel le Heisenberg de la série Breaking Bad (Vince Gilligan, 2008-2013), Bojarski se persuade dans un premier temps qu’il commet ses méfaits pour le bien de sa famille, avant de tout simplement se prendre au jeu. Ses copies du Richelieu, du Terre et Mer, du Bonaparte, ne sont-elles pas plus réussies que les billets originaux qui sortent des presses de la Banque de France ? Artiste solitaire convaincu de la qualité de ses œuvres, il est frustré de la situation d’anonymat à laquelle son illégalité le contraint. Il commence petit à petit à prendre des risques et laisser des indices pour se rapprocher de sa némésis, Mattei, paradoxalement le seul en mesure de reconnaître son talent. La tension dramatique réside dans ce jeu dangereux du chat et de la souris, où les deux adversaires semblent vouloir se retrouver autant que s’éviter. Plusieurs séquences rendent ainsi un hommage appuyé au film culte de Steven Spielberg, Arrête-moi si tu peux (2002). Pour accompagner cette accélération dramaturgique, la mise en scène devient même inventive, comme lorsque le fils de Bojarski joue avec ses petits trains pour figurer les déplacements de son père le long du réseau ferré français pour écouler ses faux billets. Quant à Mattei, dont la réputation au sein de la police et du tout-Paris s’effondre à mesure que la notoriété du faussaire se consolide, sa déchéance est subtilement suggérée par le rétrécissement de son bureau au fil des années.
L’Affaire Bojarski se révèle en somme être un divertissement efficace, porté par un excellent Reda Kateb qui, après ses performances remarquées dans Hors-normes (Eric Toledano et Olivier Nakache, 2019) et Omar la fraise (Elias Belkeddar, 2023), ne cesse de se réinventer et de nous surprendre. A l’image des billets de banque, on croirait voir l’original. Quant à son modèle, Bojarski l’incompris, il sera finalement passé à la postérité : voir sa vraie vie de faussaire portée à l’écran est sans doute le plus bel hommage qu’il aurait pu espérer.
RÉALISATEUR : Jean-Paul Salomé
NATIONALITÉ : française
GENRE : Drame, biopic
AVEC : Reda Kateb, Bastien Bouillon, Sara Giraudeau, Pierre Lottin
DURÉE : 2h08
DISTRIBUTEUR : Le Pacte
SORTIE LE 14 janvier 2026


