La Machine à écrire et autres sources de tracas

Troisième et dernier volet du triptyque de Nicolas Philibert consacré à la psychiatrie en France, La Machine à écrire et autres tracas apparaît tout aussi essentiel que Sur l’Adamant (Ours d’or à Berlin en 2023) et Averroès et Rosa Parks, sorti le 20 mars dernier sur les écrans.

Le film poursuit sa plongée au sein du pôle psychiatrique Paris centre. Ici, le cinéaste accompagne des soignants bricoleurs au domicile de quelques patients soudain démunis face à un problème domestique, un appareil en panne, etc…

Après avoir pris comme cadre un centre d’accueil de jour, puis les deux unités psychiatriques de l’hôpital Esquirol à Paris, Philibert choisit cette fois-ci de tourner chez des patients qu’il a eu l’occasion de rencontrer auparavant.

C’est lors du tournage de Sur l’Adamant que Nicolas Philibert a appris par un soignant que quelques-uns d’entre eux formaient un petit groupe (baptisé « L’orchestre ») se donnant pour mission de porter secours à tel ou tel patient, quand l’un d’entre eux se trouve confronté à un problème domestique : une fuite d’eau, un meuble à monter, des étagères à fixer, un appareil en panne, etc. Après avoir pris comme cadre un centre d’accueil de jour, puis les deux unités psychiatriques de l’hôpital Esquirol à Paris, Philibert choisit cette fois-ci de tourner chez des patients qu’il a eu l’occasion de rencontrer auparavant. C’est le cas de Patrice, qui ouvre d’ailleurs le long métrage. Croisé sur la péniche de l’Adamant, qu’il fréquente assidûment, en train d’écrire des poèmes, on le retrouve contrarié dans son appartement au début du long métrage, sa machine à écrire ne fonctionne plus : « Il s’installe devant sa machine à écrire et retranscrit le poème du jour. Cette pratique quotidienne semble être ce qui le tient depuis des années. Chez lui, plus de huit mille poèmes s’entassent dans des chemises. Mais voilà qu’un jour sa machine à écrire se bloque. Les jours passent, les manuscrits s’accumulent. » précise le documentariste. Deux soignants sont là pour la réparer. L’intérêt de cette approche, plus intimiste, plus personnelle, est alors révélé : il ne s’agit pas seulement de venir remettre en marche des appareils qui dysfonctionnent (ce ne sont pas des spécialistes en la matière) mais bel et bien de prendre des nouvelles des patients, de les soutenir, de discuter avec eux, créer du lien.

Dans tous ces cas, les soignants se font réparateurs du matériel mais ils apaisent les âmes tourmentées des protagonistes que l’on découvre à l’écran.

On découvre ensuite d’autres personnes, confrontées aux « sources de tracas » mentionnées par le titre sur la belle affiche stylisée. Dans tous ces cas, les soignants se font réparateurs du matériel mais ils apaisent les âmes tourmentées des protagonistes que l’on découvre à l’écran. Ces derniers ont besoin de contact, de parler pour se rassurer, à l’image de Muriel (dont le lecteur CD ne marche plus) qui offre avec plaisir un café à ses « invités », et dont on sent bien sur elle tout le poids de la solitude, entraînant des pensées suicidaires. Il en va de même pour Frédéric, lui aussi croisé sur l’Adamant, personnalité attachante et cultivée qui doit faire le tri dans son appartement, envahi de livres, de magazines, de vinyles, de bandes dessinées et de ses œuvres, foisonnantes, bien trop nombreuses.

En visionnant ce troisième opus, on comprend la portée du travail (remarquable) de Nicolas Philibert qui s’est attaché à filmer des gens (malades ou soignants attentifs et à l’écoute) au sein d’une institution, leurs interactions, leurs souffrances, leurs espoirs et ce, à travers différents types de lieux.

Sur la forme, Nicolas Philibert opte une nouvelle fois pour une démarche d’une grande intelligence et d’une très belle humanité, évitant qui plus est tout effet superfétatoire.

Ces trois films forment indiscutablement un tout magnifique, même si chacune des œuvres peut se découvrir indépendamment des autres. Ce qui en fait la force également, c’est le fait d’y retrouver des visages familiers, avec lesquels visiblement le réalisateur (mais aussi le spectateur) a tissé des liens, noué des contacts (et avec lesquels il rentre parfois en interaction, ce qui n’avait pas été le cas dans Averroès et Rosa Parks). Sur la forme, Nicolas Philibert opte une nouvelle fois pour une démarche d’une grande intelligence et d’une très belle humanité, évitant qui plus est tout effet superfétatoire. Pas de musique inutile, pas de pathos et des transitions au noir pour relier les différentes séquences.

Ainsi, La Machine à écrire et autres sources de tracas achève de rendre la folie encore plus humaine, sans la limiter à un aspect strictement scientifique et médical, laissant circuler une parole plus que nécessaire pour des êtres qui peuvent enfin mettre des mots sur leurs maux sous l’œil bienveillant et sensible du cinéaste.

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RÉALISATEUR : Nicolas Philibert
NATIONALITÉ : France
GENRE : Documentaire
AVEC : Patients et soignants du Pôle psychiatrique Paris Centre
DURÉE : 1h12
DISTRIBUTEUR : Les Films du Losange
SORTIE LE 17 avril 2024