La Couleur Pourpre : une première incursion réussie dans le drame historique

 

Sorti en 1985, ce magnifique film marque un tournant dans la carrière de Steven Spielberg. Après s’être brillamment essayé au thriller (Duel), l’horreur (Les Dents de la mer), la science-fiction (E.T L’ExtraterrestreRencontres du troisième type) et l’aventure (trilogie Indiana Jones), La Couleur pourpre est la première œuvre à s’éloigner des codes habituels du cinéaste, faits de divertissement et d’émerveillement, lui qui aime si fort les images fixes qui bougent et proposait jusqu’alors un cinéma conforme à ses rêves d’enfant passionné par la pellicule. Dans son dernier film, The Fabelmans, le cinéaste américain explique ce qui l’anime, cette passion dévorante pour le Septième Art. Après avoir régalé les rétines de plusieurs millions de spectateurs, à travers ses films cultes, Spielberg se réinvente, d’excellente manière, pour devenir un véritable conteur d’histoires, complétant ainsi une palette de metteur en scène déjà accompli. Ce film mettant en scène Whoopi Goldberg devient le premier essai dans un nouveau genre, le drame historique. Nommé dans plusieurs catégories aux Oscars 1986 (sans récompenses), ce récit narrant l’histoire de ces deux sœurs séparées se transforme en une fresque historique puissante, dans une Amérique au double visage, marquée profondément par le racisme, et où la condition des femmes de couleur est explicitée avec dureté, montrant une soumission à la domination masculine.

Nettie et Celie vivent sous l’autorité d’un patriarche autoritaire leur manifestant que peu d’intérêt. Ce père indigne les sépare honteusement. Pendant de nombreuses années, Celie subit violence et mépris, tout en gardant un espoir de retrouvailles.

Steven Spielberg se change en cinéaste de la dramaturgie, à une époque où son cinéma proposait un spectacle misant sur le divertissement. En racontant les trajectoires de Nettie et Celie, son style s’affirme encore plus, tout en se réinventant, et ce film aux accents humains et dramatiques n’est que l’entame d’un cheminement cinématographique différent qui va donner lieu à de multiples productions de qualité, plus variées, telles que La Liste de Schindler ou Il faut sauver le soldat Ryan.

La Couleur pourpre, injustement mésestimé, possède toute la matière d’un chef-d’œuvre dont la maîtrise est incontestable. Dès les premiers instants du film, la mise en scène inonde de sa beauté ces paysages de champ de coton à perte de vue, magnifie cette relation paraissant indestructible entre ces sœurs dont la grande complicité saute aux yeux, dans un environnement dur, peu propice aux épanouissements. La beauté relative de ces scènes montrant ce lien fort, contraste cependant avec les complications de la vie quotidienne, dans un univers dominé par une forme d’esclavagisme, de soumission, et par une inéluctable séparation orchestrée par un père peu aimant mettant la toute jeune Celie dans les mains brutales de Monsieur Johnson (Danny Glover). Dès lors, le film rentre dans une autre dimension, plus dramatique et poignante. Ce début réussi se compose tout de même de certains codes chers à Spielberg, celui de l’enfance, de ce monde enfantin qu’il aime tant, même si celui décrit dans ce film diverge et présente des connotations plus tragiques. Néanmoins, la proximité de ces sœurs, faite d’une débordante affection cachant la misère de leur condition, expose encore ce sentiment de magie si abondant dans les films d’avant. Ce côté magique s’estompe, laissant place au romanesque, dans ce qui est une fresque humaine aussi attachante que terrifiante. La Couleur pourpre évoque beaucoup de choses, pas seulement des destinées différentes, mais également la condition des femmes, soumises aux hommes ou subissant les difficultés d’une Amérique gangrenée par la haine raciale. Spielberg nous plonge complètement dans cette histoire, dans une communauté faite de personnes de couleur vivant autour de ces champs de coton, un milieu ressemblant à un microcosme différent où les joies se mêlent à la douleur indicible de Celie. Celle-ci, sous l’emprise de la violence, s’assujettit. Toute la force de Spielberg réside ici dans la mise en lumière de ce rapport dominant/dominée où nous sentons un personnage féminin enfermé, se raccrochant au moindre espoir de retrouver sa sœur. Le metteur en scène explique la domination de la virilité masculine, de cette violence mortifère, thème qui traverse fortement tout le film et crée indéniablement un grand sentiment d’affection et d’attachement. Durant 2 h 34, le scénario déroule son récit se tissant autour de cette douloureuse séparation, laissant place à une dramaturgie encore jamais vue auparavant. La relation remplie de haine et de vengeance, entre cet homme brutal et cette femme fragile, est au cœur du développement, et c’est la première fois qu’un contact aussi sauvage, violent apparaît dans la filmographie d’un cinéaste qui aime les rapports humains simples et non complexes.

La Couleur pourpre est un film déterminant dans sa carrière. En effet, il lui permet de toucher à un registre moins spectaculaire et plus dramatique, et le faiseur de magie devient un conteur formidable. Une galerie de personnages s’offre à nous, décrivant chacun une part de l’histoire des États-Unis, entre les rudesses du travail du coton, et Sofia (Oprah Winfrey), symbole du racisme ambiant et de l’asservissement. Le film trouve sa puissance dans la dénonciation des oppressions raciales et sexuelles, à une époque où les femmes ont une infime influence sociale. En parcourant plusieurs décennies, le film retrace ainsi l’évolution des conditions, des mentalités, collant à la réalité historique. Adaptation d’un roman d’Alice Walker, censuré pour ses passages sexuellement et verbalement explicites, ce long-métrage, sans toutefois verser dans le malsain, se révèle être d’une grande puissance psychologique, bénéficiant d’une tension permanente. L’ensemble de l’œuvre, malgré le contenu dramatique, comporte une note d’espérance, celle d’une communauté avide de liberté et de jours meilleurs, désireuse de s’élever socialement et de pouvoir s’affranchir du pouvoir des Blancs.

4

RÉALISATEUR : Steven Spielberg 
NATIONALITÉ :  américaine 
GENRE : drame, mélodrame
AVEC : Whoopi Goldberg, Danny Glover, Margaret Avery, Oprah Winfrey 
DURÉE : 2h34
DISTRIBUTEUR : Warner Bros 
SORTIE LE 10 septembre 1986