Avec Jeunesse (le printemps), Wang Bing avait permis un éclairage nouveau sur la jeunesse ouvrière de Chine en suivant le quotidien des travailleurs et travailleuses venus de la campagne pour remplir les ateliers textiles de Zhili, près de Shanghai. Son long-métrage documentaire, présenté en Compétition au Festival de Cannes en 2023, s’inscrivait déjà à l’époque comme le premier volet d’une trilogie dont la suite vient tout juste de sortir en France. Jeunesse (les tourments) se concentre sur les difficultés que rencontrent ces jeunes désœuvrés, qui doivent faire face aux contraintes financières et légales des patrons et d’une administration publique au diapason dans la répression et la précarisation des travailleurs.
Les histoires individuelles et collectives se succèdent dans les ateliers textiles de Zhili, plus graves à mesure que passent les saisons. Fu Yun accumule les erreurs et subit les railleries de ses camarades. Xu Wanxiang ne retrouve plus son livret de paie. Son patron refuse de lui verser son salaire. Du haut d’une coursive, un groupe d’ouvriers observe leur patron endetté frapper un fournisseur. Dans un autre atelier, le patron a décampé. Les ouvriers se retrouvent seuls, spoliés du fruit de leur travail. Hu Siwen raconte les émeutes de 2011, à Zhili : la violence policière, l’enfermement et la peur. Après d’âpres négociations, les ouvriers rentrent chez eux célébrer le Nouvel An.
En dévoilant le quotidien sordide de ces travailleurs et travailleuses si mal rémunérés, Wang Bing dénonce les dérives d’un système que l’on pourrait croire disparu.
Fini le temps de l’innocence et de la douceur du premier opus de la trilogie, qui suivait certes des jeunes travailleurs aux conditions de travail difficiles, mais qu’on voyait nouer des relations entre eux, qu’elles soient amicales ou amoureuses. Dans Jeunesse (les tourments), le temps du printemps est terminé et l’on découvre dans l’œil de Wang Bing des ouvriers aliénés à force de passer leurs journées et leurs soirées à coudre des vêtements pour enfants bon marché. Suintant de sueur l’été et tremblant de froid l’hiver, ces jeunes précaires ne peuvent que ravaler leur gronde face à des patrons tout-puissants, qui n’hésitent pas à brandir la menace d’une baisse de salaire au moindre mécontentement. Si la Chine s’éloigne de plus en plus de son modèle industriel “d’usine du monde” avec l’apparition progressive d’une classe moyenne importante, Wang Bing rappelle avec ce documentaire que les vieilles habitudes ont la vie dure en brossant le portrait d’une jeunesse désabusée. Laissés pour compte malgré la folle croissance économique du pays, des milliers d’hommes et de femmes, vingtenaires, trentenaires, jeunes parents ou jeunes mariés continuent de se tuer à la tâche dans des ateliers de plus en plus insalubres, signe du déclin de l’industrie textile chinoise.
Pour laisser vivre ses protagonistes à l’écran, que ce soit dans les moments de doute, de lutte ou d’injustice, Wang Bing fait le choix d’un rythme assez lent, à l’instar de Jeunesse (le printemps). D’une durée de 3h46, son deuxième opus peut au premier abord rebuter même les fans aguerris de documentaire, mais force est d’admettre qu’en laissant vivre chaque plan, le cinéaste chinois permet aux histoires qu’il veut raconter de s’écrire naturellement devant la caméra. S’il faut un certain temps d’adaptation, le choix du rythme ouvre la voie à plus d’attention aux détails : la cadence de travail infernale, la répétition machinale de tâches ingrates, la comparaison des salaires entre les ouvriers ou encore les combines des patrons pour rémunérer au plus bas leurs employés, voire ne pas les payer du tout… On constate assez vite que tous ces éléments s’inscrivent dans un schéma capitaliste de domination des uns et d’exploitation des autres, bien loin de la doctrine socialiste sur laquelle se base théoriquement le gouvernement chinois.
En dévoilant le quotidien sordide de ces travailleurs et ces travailleuses si mal rémunérés, agglutinés dans des dortoirs mal entretenus et ne pouvant même pas s’occuper de leurs propres enfants pour ceux qui en ont, Wang Bing dénonce les dérives d’un système que l’on pourrait croire disparu, mais qui s’accroche pourtant dans les régions plus reculées du pays. Si l’engagement des ouvriers du textile contre les petits patrons véreux et les agences de l’État qui ne servent que leurs intérêts prend une part grandissante à mesure du film, elle s’essouffle aussitôt que de nouvelles opportunités professionnelles apparaissent pour ces jeunes venus travailler à Zhili pour entretenir leurs familles restées à la campagne. Au-delà du poids de l’exploitation bourgeoise, Wang Bing montre que c’est bien celui des traditions (et de l’obligation de faire bonne figure) qui domine au sein de la jeunesse prolétaire chinoise, le temps étant aux tourments et non à la révolte.
RÉALISATEUR : Wang Bing NATIONALITÉ : Chine, France, Luxembourg, Pays-Bas GENRE : Documentaire AVEC : Pas d'acteurs professionnels DURÉE : 3h46 DISTRIBUTEUR : Les Acacias SORTIE LE 2 avril 2025