Hamnet : L comme littérature

Venant du cinéma indépendant américain (Les Chansons que mes frères m’ont apprises, The Rider), Chloé Zhao possède sans doute le parcours le plus étonnant parmi les jeunes cinéastes. Consacrée au plus haut niveau avec Nomadland (Oscar du meilleur film et de la meilleure réalisatrice en 2021), elle a accompli la même année le grand écart artistique le plus stupéfiant depuis longtemps en réalisant une production Marvel, Les Eternels, film méprisé à tort par certains, où elle faisait preuve d’une vision pertinente et originale de l’univers des super-héros. N’empêche, l’on pouvait se demander comment Chloé Zhao allait bien pouvoir faire évoluer la suite de son oeuvre. La réponse est simple : en la diversifiant encore davantage. Avec Hamnet, elle se frotte pour la première fois au film d’époque, ainsi qu’au mélodrame romantique, en se penchant sur le couple et la famille d’un certain William, dont personne ne sait encore qu’il va devenir l’un des plus grands génies de la littérature.

Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché, fait la connaissance d’Agnes, jeune femme à l’esprit libre. Fascinés l’un par l’autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d’avoir trois enfants. Tandis que Will tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille. Mais c’est de leur épreuve commune que naîtra l’inspiration d’un chef-d’œuvre universel.

L’on a rarement aussi bien montré que l’écriture est affaire de condensation et de déplacement, permettant dans un même mouvement d’accomplir deuil, souvenir et recommencement.

D’une certaine manière, Chloé Zhao revient sur le chemin des Oscars, avec un mélodrame historique qui semble vraiment taillé pour ce type de distinctions, ce que n’était pas vraiment Nomadland. Pourtant Hamnet commence très modestement comme la chronique bucolique de la naissance d’un amour. Comme dans le roman de Maggie O’Farrell, best-seller salué par la critique et paru en 2020, Chloé Zhao se garde bien de dévoiler l’identité complète de ce professeur de lettres et écrivain frustré. De la même façon, comme Maggie O’Farrell a coécrit l’adaptation de son propre roman, afin de brouiller les pistes et d’annoncer la prééminence de la fiction sur la réalité, ce dénommé William va rencontrer dans la campagne anglaise une jeune femme rebaptisée Agnes (et non Anne Hathaway, l’épouse de Shakespeare). Certains éléments sont gommés, la différence d’âge entre les deux tourtereaux, Anne Hathaway étant âgée de huit ans de plus que William, sortant à peine de l’adolescence ; d’autres mis en avant, comme le comportement frondeur de libre-penseuse d’Agnes, qualifiée de sorcière par les autres habitants de Stratford et plutôt rejetée par la famille de Will.

D’emblée, le film évite l’écueil habituel du film d’époque, en effectuant la chronique patiente et minutieuse de la vie rurale de Stratford. On se trouve assez éloigné du film rutilant en costumes mais bien plus proche d’un documentaire sur les moeurs de la campagne anglaise à la fin du XVIème siècle. Si le film possède un parfum incontestable d’Oscars, cela ne provient pas de l’aspect du film d’époque car Chloé Zhao demeure pendant les trois quarts du film dans cette campagne anglaise, en refusant obstinément de suivre les démarches effectuées par William à Londres pour placer et mettre en scène ses pièces.

Car, pour Chloé Zhao, l’essentiel ne se passe pas là, mais du côté d’Agnes, restée à Stratford pour élever les trois enfants du couple, Susanna l’aînée, et les deux jumeaux, Hamnet et Judith. Bien qu’émancipée, Agnes se voit contrainte d’assumer les tâches domestiques de la famille, Chloé Zhao pointant du doigt les limites de la condition féminine de l’époque. Très vite, quand la maladie et la mort vont se profiler à l’horizon, on comprendra que, au lieu de Shakespeare in love, le film agréable, creux et superficiel de John Madden, multi-oscarisé en 1999, on aura plutôt droit à Shakespeare in death. Hamnet est en effet un film funèbre sur le deuil d’un enfant aimé et la manière dont ce triste événement va ternir une vie de couple jadis harmonieuse.

Mais si ce n’était que cela, l’oeuvre de Chloé Zhao serait un film digne et estimable et n’atteindrait guère l’indicible et l’exceptionnel. C’est la tâche dévolue au dernier quart du film où, invités à une représentation théâtrale, Agnes et son frère découvrent la pièce que William a écrite en hommage à son fils disparu, Dans cette dernière demi-heure, le spectateur de cinéma assiste en complète immersion à la première représentation d’Hamlet d’un certain William Shakespeare, dont le nom est enfin révélé au détour de ce qui ne s’appelait pas encore flyer. Portée par l’interprétation vibrante de Jessie Buckley (indéniable favorite pour les Oscars 2026) et la musique déchirante de Max Richter (le fameux On nature of daylight, déjà utilisé dans Shutter Island de Martin Scorsese et Premier Contact de Denis Villeneuve), cette dernière demi-heure s’avère d’une intensité émotionnelle irrésistible. Se mélangent alors le souvenir de la perte de l’enfant, sa résurrection virtuelle par les arts de l’écriture et de la scène, la tension dramatique de la mise en scène de la pièce et du déroulement du spectacle vivant. L’on a rarement aussi bien montré que l’écriture est affaire de condensation et de déplacement, permettant dans un même mouvement d’accomplir deuil, souvenir et recommencement.

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RÉALISATRICE : Chloé Zhao 
NATIONALITÉ : américaine, britannique
GENRE : drame
AVEC : Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson
DURÉE : 2h05
DISTRIBUTEUR : Universal Pictures International France
SORTIE LE 21 janvier 2026