Father Mother Sister Brother : les liens du sang

Il a fallu attendre six ans pour obtenir un nouveau film de Jim Jarmusch. Six ans, presque une éternité, à notre échelle de cinéphile impatient. Cela suffit pour faire de Father Mother Sister Brother un événement, d’autant plus que The Dead don’t die qui avait fait en 2019 l’ouverture du Festival de Cannes, sympathique mais mineur, n’avait guère laissé de souvenirs. C’est comme si Jim s’était réveillé d’un long sommeil de vampire issu du confinement entre 2019 et 2025. Auréolé du Lion d’Or de la Mostra de Venise, Father Mother Sister Brother est le premier film « familial » de Jim Jarmusch, celui où il explore les liens familiaux tout comme dans Broken Flowers, il avait examiné les liens sentimentaux qui pouvaient rattacher un Don Juan sur le retour (Bill Murray) et ses anciennes conquêtes.

Dans FATHER, deux adultes, frère et sœur, rendent visite durant l’hiver à leur
père reclus dans sa maison de campagne. Dans MOTHER, deux sœurs adultes arrivent séparément à Dublin dans la maison de leur mère, décorée avec goût. La mère, une femme cultivée, autrice à succès de romans d’amour, a soigneusement préparé leur thé annuel.
Dans SISTER BROTHER, des jumeaux d’une vingtaine d’années se retrouvent à Paris
où ils ont vécu par intermittence pendant leur enfance. Ils aspirent à tourner la page
après la mort récente dans un accident de leurs parents américains, qui menaient
une vie de bohème.

Father Mother Sister Brother se révèle être un film absolument charmant qui ne dévoile sa richesse qu’à condition d’y prêter toute son attention.

Le cinéma de Jim Jarmusch est pour l’essentiel un cinéma de solitaires. Des personnes se rencontrent et restent ensemble, qu’elles se découvrent des affinités ou pas. Ces rencontres peuvent fonctionner selon le principe réconfortant des affinités électives ou celui plus contrariant des couples mal assortis. Peu importe à Jarmusch, l’essentiel c’est d’apprendre à vivre avec d’autres humains. Or, au lieu de s’en remettre au hasard des rencontres, la famille est le cadre stable où l’on retrouve sans surprise les mêmes personnes. Soit l’inverse de ce que nous a proposé pour l’instant Jim Jarmusch, hormis dans Paterson, où un couple excentrique était observé de manière empathique.

Pour autant, on retrouve toutes les caractéristiques du style jarmuschien : minimalisme des actions, caractère elliptique des dialogues, sobriété des cadrages, souvent inspirée du cinéma japonais, en particulier d’un certain Ozu, spécialisé dans les histoires de famille. Au lieu de montrer des familles qui s’entendent bien, ce qui ferait qu’il n’y ait pas d’histoire, Jarmusch filme des familles qui font semblant de bien s’entendre. L’ironie se trouve dans le décalage des dialogues, suggérant par quelques mots le malentendu volontaire ou non. Ainsi, en est-il dans le New Jersey, de ce père anticonformiste (Tom Waits, vieux compagnon de route de Jarmusch depuis Down by law) qui ne s’entend guère avec ses enfants bien plus conventionnels que lui. Les situations figées laissent ainsi deviner un mur d’incompréhension.

Il en est de même avec Mother, où, à Dublin, une mère (Charlotte Rampling) reçoit ses deux filles qui manifestent des tempéraments et des personnalités opposées, l’artiste fantasque et désargentée (Vicky Krieps), cherchant à cacher son homosexualité face à sa soeur, dame beaucoup plus rangée (Cate Blanchett). L’humour vient du décalage qui vient parfois s’infiltrer au détour d’un dialogue où un mot peut faire dérailler la conversation.

Enfin dans Sister Brother, Jim Jarmusch, bientôt cinéaste français, s’invite -ô grand hasard- à Paris où ses protagonistes déambulent tranquillement en voiture. En visitant l’appartement où ils ont vécu leur enfance, ils découvrent dans les documents familiaux des secrets qui ne leur avaient pas été révélés. Là encore, le cinéma de Jarmusch est volontairement lacunaire et à partir de quelques indices disséminés, permet de reconstituer toute une histoire familiale qui préexistait.

A l’arrivée, Father Mother Sister Brother se révèle être un film absolument charmant qui ne dévoile sa richesse qu’à condition d’y prêter toute son attention. Dans la catégorie des films à sketches que Jarmusch a parfois réalisés (Mystery Train, Night on Earth, Coffee and cigarettes), il s’agit sans doute du plus réussi car il est sous-tendu par une thématique familiale. Néanmoins, au visionnage, l’on peut comprendre aussi pourquoi il n’a pas été retenu en Sélection Officielle du Festival de Cannes, ce qui, un mal pour un bien, lui a permis de décrocher le Lion d’Or à la Mostra de Venise.

3.5

RÉALISATEUR : Jim Jarmusch 
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : comédie dramatique, film à sketches
AVEC : Adam Driver, Tom Waits, Charlotte Rampling, Vicky Krieps, Cate Blanchett
DURÉE : 1h50
DISTRIBUTEUR : Les Films du Losange
SORTIE LE 7 janvier 2026