Drive my car : l’invention de la solitude

Révélé par Passion (2008) et surtout Senses (2015), une oeuvre monumentale en cinq parties, sur la sororité, Ryūsuke Hamaguchi a connu la consécration internationale avec Drive my car, Prix du Scénario au Festival de Cannes 2021, que certains voyaient même en Palme d’or, avant que le jury de Spike Lee n’en décide autrement. Quelques mois plus tard, Drive my car a connu une revanche éclatante en remportant l’Oscar du meilleur film international. Adaptation de trois nouvelles du recueil de Haruki Murakami, Des hommes sans femmes, Drive my car se signale par une ampleur lyrique et romanesque assez rare, une durée inaccoutumée de 2h57 et une mise en abyme et des effets de miroir entre cinéma, théâtre (les répétitions de Oncle Vania de Tchékhov) et littérature (les nouvelles de Murakami).

Alors qu’il n’arrive toujours pas à se remettre d’un drame personnel, Yusuke Kafuku, acteur et metteur en scène de théâtre, accepte de monter Oncle Vania dans un festival, à Hiroshima. Il y fait la connaissance de Misaki, une jeune femme réservée qu’on lui a assignée comme chauffeure. Au fil des trajets, la sincérité croissante de leurs échanges les oblige à faire face à leur passé.

Adaptation de trois nouvelles du recueil de Haruki Murakami, Des hommes sans femmes, Drive my car se signale par une ampleur lyrique et romanesque assez rare, une durée inaccoutumée de 2h57 et une mise en abyme et des effets de miroir entre cinéma, théâtre (les répétitions de Oncle Vania de Tchékhov) et littérature (les nouvelles de Murakami).

Un grand film imparfait, un peu malade, un peu trop prolixe. La nouvelle de Murakami fait 50 pages. Si Hamaguchi s’était concentré sur la nouvelle, il en aurait tiré un meilleur film de 1h30, 2h maximum. Le film comporte cinq grandes scènes : l’introduction, onirique, où Oto, l’épouse de Kafuku intervient telle une Schéhérazade déversant ses fictions ; le dîner à quatre, la plus belle scène du film, où Hamaguchi donne la priorité aux personnages les moins loquaces, dont Misaki, la conductrice de la voiture, qui opère un rapprochement inattendu avec un chien ; la scène entre le mari et l’amant dans la voiture, où plane le fantôme d’Oto et de ses fictions irrésolues ; la scène où Kafuku et Misaki se révèlent à eux-mêmes en confidences finales dans la voiture et dans la neige ; la fin d’Oncle Vania où les dimensions se mélangent et s’entrecroisent à la manière d’un Rivette. Tout ce qui concerne Oncle Vania ne se trouve pas chez Murakami qui cite la pièce une seule fois. Hamaguchi se signale par une attention exceptionnelle aux personnages, surtout les plus désarmés sur le plan de la communication : celui du traducteur qui est vraiment excellent (l’acteur et le personnage), son épouse muette et la conductrice. En effet, les personnages se trouvant en marge de l’intrigue donnent tout son sens au film.

Un grand film un peu malade, inégal et déséquilibré. Il est un peu surévalué par certains qui font mine de ne pas s’apercevoir de ses longueurs évidentes. La scène de confession, ainsi que celle du dîner et de la fin d’Oncle Vania, sont assez sublimes, alors qu’elles se trouvent dans une structure qui tient moyennement la route, si l’on peut dire. En fait, on pourrait enlever sans dommage a minima 30 minutes, voire une heure, au film, en particulier dans les 45 minutes de pré-générique. Toute la partie des répétitions d’Oncle Vania ne fonctionne pas, même en étant un admirateur de Tchékhov car elle n’est pas assez dramatisée. De plus, dans la nouvelle de Murakami, le rival est un type du même âge, sans qualités particulières, qui a véritablement du mal à se remettre de la mort d’Oto. En en faisant un jeune homme bellâtre, Hamaguchi simplifie le problème. On ne se demande plus trop pourquoi Oto a trompé Kafuku. Le personnage de Takatsuki est de fait trop chargé : immature, violent et en plus entretenant des relations avec des mineures. Même si l’acteur, à la fin de sa scène de confession, arrive à faire naître de l’émotion, un peu en dépit de son personnage. En revanche, tout ce qui concerne la conductrice et l’actrice muette est formidable, on sent l’attention et la compassion d’Hamaguchi envers ces personnages en particulier. Le film a sans doute eu le prix du scénario (l’un des prix les moins importants) à Cannes, grâce à ses quelques scènes sublimes et ses personnages les plus humbles et discrets (la muette et la conductrice). Pour Misaki, par rapport à la nouvelle de Murakami, Hamaguchi a changé le destin de ses parents, changement qui se révèle cette fois-ci excellent, renforçant la culpabilité généralisée. En revanche, [SPOILER] la fin est un peu superflue car on avait déjà compris que Misaki s’ouvrait progressivement au monde. Les seuls intérêts de cette scène, c’est d’intégrer au passage le Covid et de montrer que Misaki a récupéré la fameuse voiture et le chien (leurs propriétaires sont-ils morts?). Et de faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’une histoire d’amour quasi-incestueuse entre Kafuku et Misaki, mais uniquement d’une solidarité dans la douleur face à ceux qui sont morts et les ont quittés.

Depuis, Hamaguchi a à la fois fait mieux (Contes du hasard et autres fantaisies, film en fait antérieur à Drive my car) et un peu moins bien (Le Mal n’existe pas, où il a maintenu son principe de narration par grandes séquences). Ainsi, dans Le Mal n’existe pas, l’une des meilleures séquences du film se trouve être ironiquement une scène de dix minutes en voiture (!), un dialogue entre un conducteur et sa passagère, filmé de la banquette arrière, à la manière du hold-up de Gun Crazy ou de la première séquence de Vivre sa vie de Jean-Luc Godard.

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RÉALISATEUR : Ryūsuke Hamaguchi 
NATIONALITÉ :  japonaise 
GENRE : drame, romance  
AVEC : Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Masaki Okada
DURÉE : 2h57 
DISTRIBUTEUR : Diaphana Distribution 
SORTIE LE 18 août 2021