Depuis Sarah préfère la course, sélectionné à Un Certain Regard en 2013 et remportant un certain nombre de prix à travers le monde, on avait perdu la trace de Chloé Robichaud. Entre séries, clips et publicités, elle n’a pourtant pas chômé et a même sorti deux films, Pays et Les Jours heureux, qui n’ont pas eu le bonheur d’être distribués en France. Son remake de Deux femmes en or de Claude Fournier, grand succès comico-érotique et commercial du cinéma québécois en 1970, a été présenté au Festival de Sundance 2025, où il a remporté le Prix spécial du Jury. Cela a eu pour heureux effet la sortie de son film chez nous, où il est rebaptisé Deux femmes et quelques hommes, en raison de la proximité de la sortie d’un autre film, Une Fille en or. En fait, l’histoire de ce remake est complexe puisque l’idée provient d’une adaptation théâtrale du film originel par Catherine Léger qui a écrit le scénario de la nouvelle version mise en scène par Chloé Robichaud. La singularité du projet vient du fait que le côté paillard et libertin du film originel a été détourné par la dramaturge et scénariste qui a réévalué à la hausse l’aspect de redéfinition féministe des genres du projet.
Violette et Florence sont voisines de palier et s’observent. L’une, en congé maternité, est à fleur de peau ; l’autre, en arrêt de travail, ne ressent plus rien. Leur rencontre bouscule soudain leur quotidien monotone et leur regard sur les hommes…. Et s’il était temps d’envisager une révolution sexuelle ?
Le film est à la fois hilarant et profond, et mine de rien, fait réfléchir sur le couple, les dialogues étant lestés de considérations triviales et intelligentes sur Internet, les réseaux sociaux et les nouvelles applications.
Pour ceux qui ne seraient pas très familiers avec le cinéma canadien, Deux femmes et quelques hommes permet de renouer avec les délicieux « câlice », « ostie », « tabernacle » et autres joyeusetés du vocabulaire québecois. On ne comprend pas forcément tout mais cet exotisme lexical apporte certainement son grain de fantaisie et d’euphorie à l’ensemble. Car le film de Chloé Robichaud a gardé de sa matrice originelle son format de comédie, y compris son aspect érotique de bonne facture. Deux mères de famille d’une quarantaine d’années devant rester à la maison pour des raisons différentes, Florence et Violette s’ennuient profondément et sont confrontées soit à l’infidélité soit à la dépression de leurs conjoints respectifs. Elles vont alors chercher des dérivatifs dans l’aide technique proposée par des plombiers se déplaçant à domicile ou la vente d’objets à des contacts masculins sur Internet.
Tel quel, le remake de Chloé Robichaud ayant gardé la structure scénaristique du film d’origine, le spectateur pourrait s’attendre à un film paillard et grivois, ce qu’était apparemment le film de Claude Fournier. Or, étrangement, tout en gardant une apparence de comédie libertine, le film devient progressivement plus profond en proposant une sorte de réflexion sur la redéfinition des genres, la finalité de la monogamie, l’expérience de la maternité, voire les vraies raisons de la dépression masculine ou du baby blues. C’est probablement la réécriture de Catherine Léger qui a fait passer cette comédie érotique par le filtre de l’adaptation théâtrale et lui a donné un cachet féministe.
Ce qui fait que le film est à la fois hilarant et profond, et mine de rien, fait réfléchir sur le couple, les dialogues étant lestés de considérations au choix triviales et intelligentes, ce qui n’est pas forcément incompatible, sur Internet, les réseaux sociaux et les nouvelles applications. Certes, cet aspect peut très bien ne pas être perçu par le spectateur superficiel qui y verra surtout un divertissement bien troussé sur l’infidélité et l’ennui conjugal. Mais il faut rendre hommage à tous les acteurs et actrices qui parviennent à jouer habilement sur les deux registres, en étant simultanément ou successivement désopilants et émouvants (en particulier Karine Gonthier-Hyndman et Laurence Leboeuf), jouant sur les quiproquos langagiers ou de situation (le fameux croassement des corneilles, évocateur d’autres soupirs). En somme, pour l’apprécier, il faudrait pouvoir comprendre que l’oeuvre est en soi un détournement des codes masculinistes (infidélité, érotisme) pour se les réapproprier de manière féministe.
Certes, arrivé dans son dernier tiers, l’oeuvre est un peu répétitive, en dépit de tous les efforts louables de Chloé Robichaud pour varier les situations (le plombier, l’exterminateur, le peintre, l’installateur du câble, l’acheteur Kijiji) et aérer les atmosphères par le recours à des chansons exprimant les véritables sentiments des protagonistes. Cela n’empêche pas Deux femmes et quelques hommes d’épater par sa fraîcheur et son style enlevé, comme en a témoigné le Festival de Sundance : « Pour son exploration courageuse du désir féminin, son ton joyeux et comique, ses personnages intrépides à la sexualité décomplexée », le jury a salué « ce film qui respire la fraîcheur, avec un montage rythmé à l’esprit improbable ». On ne saurait mieux dire.
RÉALISATRICE : Chloé Robichaud
NATIONALITÉ : québécoise
GENRE : comédie, comédie érotique, comédie de moeurs
AVEC : Karine Gonthier-Hyndman, Laurence Leboeuf, Mani Soleymanlou, Félix Moati, Sophie Nélisse, Juliette Gariépy
DURÉE : 1h40
DISTRIBUTEUR : Les Alchimistes
SORTIE LE 4 mars 2026


