Avec leur nouvelle comédie, le duo de réalisateurs Nicolas & Bruno, notamment connu pour leur émission Message à caractère informatif sur Canal+, retrouve le thème de leur premier long-métrage (habile, quand on est deux) : celui de la dualité. En 2008, dans La Personne aux deux personnes, Nicolas Charlet et Bruno Lavaine racontaient l’histoire de deux hommes (Alain Chabat et Daniel Auteuil) dont l’un se retrouvait soudainement enfermé dans le corps de l’autre. Avec Alter Ego, c’est Laurent Lafitte qui nous fait voir double, à lui tout seul, incarnant un homme tristement banal dont la vie bascule à l’arrivée d’un nouveau voisin qui… lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Intrigue posée, le tout nouvellement césarisé (pour son rôle dans La Femme la plus riche du monde de Thierry Klifa) porte alors presque à lui tout seul cette comédie loufoque et un brin inquiétante, qu’on ne regardera peut-être pas deux fois.
Tout va bien dans la petite vie d’Alex Floutard. Tout, jusqu’à ce que débarque son nouveau voisin, Axel, qui est son sosie parfait. Avec des cheveux. Une sublime crinière qu’il recoiffe régulièrement mais ce n’est pas tout : ce double charismatique a une femme canon, il est hyper sympa, drôle, sportif… Et le pire, dans tout ça, c’est que personne ne semble se rendre compte de leur ressemblance physique frappante !
Pour assurer ce double jeu, jongler avec le x et le l des prénoms sans jamais les faire tomber, il fallait bien la large palette de Laurent Lafitte
Tout commence dans la vie la plus banale et néanmoins heureuse possible. Un pavillon comme les autres, un couple comme les autres, qui se dit « je t’aime » tous les jours et qui tente de faire l’amour sur le canapé en s’inventant un scénario pour rallumer la flamme… Nous sommes dimanche et, en quelques secondes, ce quotidien si (trop ?) ordinaire va dangereusement s’effriter. Un camion de déménagement vient stopper net ce moment d’intimité rare entre Alex (atteint d’une calvitie très avancée) et sa femme Nathalie (Blanche Gardin) : c’est Axel, le nouveau voisin de la maison contiguë (une maison et un jardin en miroir exact des leurs, qui offrent des plans parfaits pour la caméra) qui débarque avec sa chevelure insolente.
Sonné et peut-être surtout jaloux, l’homme à la vie morne va se mettre à espionner son sosie et voisin parfait – si parfait qu’il couche tous les soirs très bruyamment avec sa femme juste de l’autre côté de leur chambre à coucher ! Mais tout s’enchaîne : nous sommes déjà lundi et Alex – employé assez médiocre sur la sellette, dans une entreprise qui pourrait être n’importe quelle PME de province – découvre qu’Axel est également son nouveau collègue. Un collègue évidemment en costume-cravate sur mesure, qui sait dénouer les situations les plus épineuses et dont il doit désormais partager le bureau et le téléphone fixe.
Pour assurer ce double jeu, jongler avec le x et le l des prénoms sans jamais les faire tomber, il fallait bien la large palette de Laurent Lafitte, ancien pensionnaire de la Comédie-Française et désormais chouchou du public français autant que des professionnels du cinéma. Sans l’aide d’effets spéciaux, grâce à un comédien-doublure qui s’efface parfaitement, Lafitte incarne avec brio ces deux personnages que tout oppose. Car il n’y a pas que la calvitie et les chemins de vie qui s’imposent comme diamétralement différents sous nos yeux. Laurent Lafitte parvient à donner à chacun de ces hommes une densité unique. Alex et Axel semblent ne pas avoir le même sourire, leurs inflexions de voix diffèrent, leurs mimiques même ! Il y a les regards soudain vides et enfiévrés d’Alex, son corps maladroit et mal habillé ; les yeux brillants et souriants d’Axel, ses épaules fières et son torse saillant. Sont-ils vraiment incarnés par le même acteur ? On finirait presque par en douter…
Une prestation époustouflante – récompensée par le prix d’interprétation à l’Alpe d’Huez – qui, plusieurs heures après la fin du film, laisse une légère traînée dans les esprits. Une touffe de cheveux peut-elle à elle seule rendre un homme si beau et charismatique ou au contraire si insignifiant ? Quelques poils sur le crâne et hop, un port de tête altier, une assurance qui aide tant dans la vie et nous transforme en un Axel ? C’est peut-être la leçon cachée à tirer d’Alter ego : il suffit parfois d’un petit élément, un grain de confiance en plus – la fameuse plume de Dumbo, qui lui donne le courage de voler, si vous avez la référence Walt Disney – pour faire de nos vies une meilleure version.
Mais évidemment, ce n’est pas là que le duo Nicolas & Bruno voulait nous amener ! Certains y verront une critique de l’injonction à la réussite et à l’estime de soi, une critique de la comparaison perpétuelle de nos vies. Ce qui est sûr, c’est qu’à observer ces deux Lafitte, on en vient nous-mêmes à nous interroger. L’inquiétude grandit peu à peu chez le spectateur comme chez Alex (le dégarni) : pourquoi personne à part lui ne voit cette ressemblance ? Tout cela est-il bien réel ? Finalement, ces maisons jumelles n’étaient-elles pas dès le début terriblement inquiétantes ? Les deux réalisateurs nous laissent glisser peu à peu de la comédie affichée, assurément décalée, à une réalité paranoïaque. La mise en scène assure cette transition : les jours sont décomptés et affichés sur fond noir, rappelant un thriller, et un curieux flou obscurcit régulièrement l’image, nous engloutissant dans la même fièvre délirante qu’Alex.
Dans l’ombre immense des deux Lafitte, difficile aux rôles secondaires de se dégager. Les deux figures féminines tiennent tout de même bon : Blanche Gardin incarne la femme d’Alex toujours de bonne humeur, une joyeuse drille qui rit trop fort aux blagues du nouveau venu, quand Olga Kurylenko demeure dans son registre de beauté froide et parfaite. C’est finalement le cinquième personnage, le binôme de travail du misanthrope Alex, qui tire son épingle du jeu (de Lafitte). Il faut voir ce Denis Moulard (Marc Fraize, parfait), sublime loser en chemisette, embarqué par Alex pour débusquer ce qui se cache réellement derrière “Axel”. Incapable de gérer un dossier, encore moins une filature, Denis Moulard multiplie les bourdes et sorties lunaires – il faut le voir, un verre à la main, insultant à répétition celui qui, pour lui, a le physique du « parfait connard ». Mais Denis finira lui aussi par tourner le dos à Alex au profit du si charmeur Axel, enfilant pour la peine un costume complet de yogi, couleur parme, qu’il troue dès sa sortie de voiture.
Durant 1h39, des dizaines d’idées saugrenues ponctuent le scénario, les plans et décors, les dialogues. Comme cette cabane de jardin en plastique coloré d’où Alex espionne ou l’indescriptible moustache de la patronne de leur entreprise (Zabou Breitman, drôlissime). De quoi nous faire patienter de sourire en rire, malgré les longueurs en milieu de film, pour finalement parvenir au dénouement final tant attendu. Semblant un peu acculés par leur propre scénario, les deux réalisateurs y jettent rapidement leurs dernières forces, comme on tente un tapis au poker. Une chance sur deux que ça passe : à vous de vous faire votre avis.
RÉALISATEURS : Nicolas Charlet, Bruno Lavaine
NATIONALITÉ : française
GENRE : Comédie
AVEC : Laurent Lafitte, Blanche Gardin, Olga Kurylenko, Marc Fraize
DURÉE : 1h39
DISTRIBUTEUR : Tandem
SORTIE LE 4 mars 2026


