Premier long-métrage de Zaven Najjar, Allah n’est pas obligé s’inscrit d’emblée dans un territoire déjà balisé : celui du film d’animation confronté à l’Histoire traumatique. Depuis une vingtaine d’années, l’animation semble avoir trouvé dans la guerre et la mémoire un champ d’expérimentation privilégié — de Valse avec Bachir d’Ari Folman à Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, jusqu’à La Plus précieuse des marchandises de Michel Hazanavicius. À chaque fois, le dessin ne sert pas d’adoucissement ; il produit un écart. Il permet de figurer l’irreprésentable, de styliser l’horreur pour mieux la rendre sensible, de déplacer la question du réalisme vers celle du point de vue. L’animation de guerre est presque devenue un genre en soi : un cinéma du témoignage subjectif, où la mémoire s’inscrit dans la matière même du trait.
Quelques scènes plus silencieuses, où la parole se suspend et où le dessin laisse affleurer la solitude de l’enfant, laissent entrevoir une autre voie possible : un cinéma moins démonstratif, plus incarné.

Najjar adapte le roman d’Ahmadou Kourouma en conservant son dispositif central : la voix de Birahima, enfant-soldat traversant les guerres du Liberia et de la Sierra Leone, armé de dictionnaires pour comprendre le chaos. La voix off définit les mots, les démonte, les commente. « Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas » : la formule agit comme un refrain fataliste. La guerre devient un désordre sémantique autant que politique.
Visuellement, le film déploie une palette saturée qui convoque un imaginaire très reconnaissable de l’Afrique : ocres brûlés, verts denses, ciels éclatants, jaunes poussiéreux. On y retrouve “de tout”, comme si le continent était condensé en gamme chromatique. Le rouge — celui de la terre, du crépuscule, mais aussi du sang — ne tranche jamais véritablement. Il ne surgit pas comme une tâche scandaleuse : il s’accorde au reste, se fond dans l’ensemble, créant moins une rupture qu’une continuité. Cette continuité formelle absorbe l’atrocité dans un même flux visuel, créant un effet paradoxal : tout est terrible, mais tout semble inscrit dans la même matière..
L’animation, aux lignes simples et aux décors peu texturés, donne une impression de minimalisme. Les corps sont schématiques, les mouvements fonctionnels, les arrière-plans souvent réduits à des aplats. On peut y voir une volonté de clarté, presque pédagogique — mais aussi une certaine pauvreté de puissances esthétiques. Par moments, l’impression affleure d’assister à une traversée didactique, comme si Birahima évoluait dans un univers proche d’Adibou, déplacé dans la guerre : même frontalité, même lisibilité univoque des espaces. Peut-être est-ce pour mieux en détacher l’absurdité de la situation.

La force du film tient pourtant à son ironie. Les chefs de guerre, leurs titres grotesques, les idéologies réduites à des slogans : la satire affleure constamment. Najjar restitue la verve politique de Kourouma. Mais la fidélité au texte devient aussi une limite. La voix off, omniprésente, surplombe souvent les images plus qu’elle ne les met en tension. L’animation illustre ce que le récit énonce ; elle crée peu de friction. Là où Valse avec Bachir travaillait la mémoire comme béance formelle, Allah n’est pas obligé demeure plus linéaire, plus explicatif.
La structure picaresque — succession de territoires, de factions, de chefs — épouse l’errance de l’enfant-soldat mais installe une certaine uniformité dramatique. L’horreur devient un état constant, peu modulé. Quelques scènes plus silencieuses, où la parole se suspend et où le dessin laisse affleurer la solitude de l’enfant, laissent entrevoir une autre voie possible : un cinéma moins démonstratif, plus incarné.
Dans le paysage de l’animation francophone, le film compte : il porte à l’écran un texte majeur de la littérature africaine contemporaine et décentre le regard sur les guerres ouest-africaines. Politiquement, le geste est fort. Esthétiquement, il demeure mesuré. Film de premiers pas sérieux et cohérent pour Zaven Najjar, Allah n’est pas obligé capte l’absurdité du monde décrit par Kourouma sans toujours la transformer en expérience formelle saisissante.
RÉALISATEUR : Zaven Najjar
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC LES VOIX DE : SK07, Thomas Ngijol, Marc Zinga et Annabelle Lengronne
DURÉE : 1h23
DISTRIBUTEUR : Bac Films
SORTIE LE 4 mars 2026


