Le film a remporté le Lion d’or à la dernière Mostra de Venise et c’est ainsi auréolé de ce prix qu’il sort actuellement en salles en France. Dernière mouture de Jim Jarmusch, il se présente comme un triptyque aux trois volets indépendants, réunis cependant par une thématique unique, celle des liens intra-familiaux et plus particulièrement des liens entre parents et enfants, de même qu’entre frères et sœurs. Des enfants rendent visite à la dernière demeure de leur parent. Le père est campé dans le premier volet par un grand – dans tous les sens du terme – Tom Waits – acteur fétiche de Jarmusch que l’on retrouve dans Down by Law ou Coffee and Cigarettes – aux gestes empruntés et bien en peine de faire la discussion à ses deux enfants, n’ayant à leur offrir qu’un verre d’eau fraîche, ayant bien pris soin avant leur arrivée de semer le désordre à l’intérieur sommaire de sa baraque enfoncée dans les bois au bord d’un lac qu’on peut se laisser aller à admirer depuis un fauteuil originalement sculpté disposé face à la baie vitrée du salon. Le réalisateur prend le temps de filmer les moindres détails : les photographies accrochées au mur ou disposées le long d’une tablette rappelant des souvenirs anciens et la figure de la mère dont on rappelle la mort et l’enterrement au travers des dialogues et d’un toast porté en son honneur.
Humour pince sans-rire si cher à l’auteur autant dans les dialogues – par exemple lorsque le père affirme qu’il ne prend aucun médicament et d’égrener toutes les drogues connues de lui à travers une liste sans fin – que dans la gestuelle – lorsque celui-ci s’essaie à la hache et s’emporte subitement manquant de peu de blesser sa fille. De même Emily et Timothea rendent visite à leur mère qui vit seule dans une grande maison en Irlande près de Dublin. Écrivaine vieillissante aux manières distinguées incarnée par la très grande et mystérieuse actrice Charlotte Rampling, elle reçoit une fois par an ses filles pour prendre le thé accompagné de petits gâteaux en leur compagnie. Comme dans le premier volet, les visites des enfants à leurs parents se font donc rares et témoignent d’un éloignement probablement progressif qui manifeste un relâchement des relations entre eux. D’où des silences parfois gênants qui entrecoupent des dialogues roulant sur le quotidien le plus banal des uns et des autres, et qui tendraient à nous faire penser qu’ils n’ont plus grand-chose à se dire. En fait, pied de nez aux apparences, le père camoufle le véritable statut de sa vie privée.
Mais étonnamment le film se montre relativement réaliste sur l’état des choses au sein de la famille et de la relation parents-enfants.
On serait en droit d’affirmer jusque-là que Jim Jarmusch nous propose une vision désabusée de la famille et de ses relations internes. Et que le temps dissout l’affection que l’ on porte à ses enfants ou à ses parents dans une forme d’intérêt lointain que l’on pourrait ressentir à la rencontre d’un ami que l’on n’a pas vu depuis longtemps. Cependant, c’est à cette trame que s’attache le film et à cet épisode des retrouvailles qu’il tente de rendre toute sa valeur d’exceptionnalité. Malgré leur opposition de caractère – Timothea est excentrique et sans-gêne tandis que Emily est habillée sobrement et se montre pleine de retenue – la mère aime ses deux filles pleinement et de la même façon et se soucie tout de même d’elles. De même des deux enfants envers leur père – le fils continue à lui donner de l’argent et à s’inquiéter pour lui, jusqu’à lui porter un colis de nourriture, pensant peut-être qu’il ne se nourrit pas à sa faim. La gêne même qu’ils ressentent est pleine de sentiments qui peinent à s’exprimer mais sont là à l’état latent.
Évidemment, tout cela a du mal à composer un film qui se voudrait plus poignant et visant directement au cœur. Et nécessite une introspection à tous les étages. Mais étonnamment le film se montre relativement réaliste sur l’état des choses au sein de la famille et de la relation parents-enfants. Nous le voyons tous les jours et le vivons nous-mêmes : le lien s’effiloche et nous ne nous rendons pas compte de la préciosité des rares instants qui s’établissent encore entre nous malgré le temps et l’éloignement. C’est à cette réflexion que nous livre a posteriori le dernier volet du triptyque, où nous retrouvons dans le rôle du frère le jeune acteur, mannequin et influenceur Luka Sabbat déjà vu dans The Dead don’t die (2019) du même réalisateur. Le couple de jumeaux – frère et sœur – se retrouve à Paris suite à la mort récente de leurs parents dans un accident d’avion au dessus des Açores. Là Jim Jarmusch abandonne le ton de la comédie et se laisse aller à une nostalgie pleine et complète qui sied à cette fin qui sert de clé d’interprétation à tout le film. Billy et Skye ne cessent d’admirer le caractère non conventionnel de leurs parents et d’exprimer leur amour toujours vivace pour eux. Ils en sont le fruit et l’illustration, manifestant ainsi le lien qui les unit par-delà la mort. Billy a tout gardé du mobilier et des objets qui appartenaient à leurs parents qu’il a soigneusement entreposés dans un garde-meuble. Et au spectateur d’admirer fasciné la relation tendrement affectueuse qui unit les jumeaux. Souvenirs intimes qui sont tout ce qu’il leur reste d’une vie entière. Tempus fugit.
RÉALISATEUR : Jim Jarmusch
NATIONALITÉ : Etats-Unis, France, Italie, Allemagne, Irlande
GENRE : Comédie, Drame
AVEC : Tom Waits, Adam Driver, Charlotte Rampling
DURÉE : 1h50
DISTRIBUTEUR : Les Films du Losange/Scala Films
SORTIE LE 7 janvier 2026


