Comment filmer la sainteté au cinéma? L »option traditionnelle consiste à enfiler à la suite les épisodes édifiants sous une vision hagiographique (le malencontreux exemple de L’Abbé Pierre, une vie de combats) ; l’autre option relève de l’incarnation, en particulier dans les adaptations de romans de Bernanos (Journal d’un curé de campagne de Bresson, Sous le soleil de Satan de Pialat) ou chez Thérèse d’Alain Cavalier, en cherchant à nous faire comprendre de l’intérieur et en acte en quoi la sainteté consiste. Teona Strugar Mitevska (Dieu existe, son nom est Petrunya, Comment j’ai tué un saint) a choisi une option décalée pour traiter le personnage controversé de Mère Teresa, en en faisant une sorte de cheffe d’entreprise, presque punk-rock sous les traits d’une Noomi Rapace qu’on n’attendait pas dans un tel rôle. Très loin de l’hagiographie, Teresa propose une vision iconoclaste de la sainte religieuse, quelques jours avant qu’elle n’endosse définitivement la personnalité de la Mère Teresa que nous connaissons.
En 1948 à Calcutta, Mère Teresa attend de connaître la décision du Pape pour quitter son couvent et sa congrégation d’origine, les soeurs de Lorette, et fonder un nouvel ordre, les Missionnaires de la Charité. Devant choisir une successeuse au couvent, elle désigne Sœur Agnieszka. Celle-ci lui révèle cependant être enceinte et souhaite avorter. Mère Teresa est alors tiraillée entre ses convictions religieuses et cette confession.
Teresa pourra certes déconcerter les tenants d’une forme académique un peu lénifiante mais permettra aux autres de découvrir une figure fascinante de notre époque contemporaine dans ses contradictions et ses dilemmes moraux.
Teresa, c’est avant tout un concept et un choix d’actrice pour éviter de tomber dans les travers du biopic académique. Le concept, raconter Mère Teresa avant qu’elle ne devienne Mère Teresa, à la veille de la décision historique, la création de l’ordre des Missionnaires de la charité qui va bouleverser sa vie ainsi que celle de milliers d’autres. Le choix d’actrice, confier le rôle à Noomi Rapace que l’on n’imaginait pas donner ses traits à l’une des religieuses les plus célèbres au monde, puisqu’elle a souvent eu des rôles assez punk et sensuels, à commencer par celui de Lisbeth Salender ou encore ceux dans Passion de Brian de Palma ou Seven Sisters de Tommy Wirkola. Noomi Rapace donne donc son physique prognathe, assez dur et volontaire, à Mère Teresa, à l’opposé de l’image douce et empathique de la sainte. Mère Teresa apparaît donc puissante, tranchante et assez peu sympathique, menant d’une main de fer son couvent à Calcutta, ne transigeant pas sur l’ordre, la propreté ou la comptabilité : il s’agissait pour Teona Strugar Mitevska de relever un défi, tracer un portrait contrasté de femme, y compris en révélant des défauts de caractère, ce qui n’empêche pas la fascination, comme c’est le cas pour nombre de portraits masculins, cf. ceux dressés par Alexandre Sokourov dans Moloch ou Taurus, du dictateur Adolf Hitler ou du révolutionnaire Lénine.
Les choix de mise en scène de Teona Strugar Mitevska sont également très rigoureux : éviter l’exotisme coloré de l’Inde et mettre l’accent sur les couleurs grises et sombres du couvent ; concentrer le plus possible dans un espace resserré, pour exprimer l’étouffement dans un lieu restreint. A cet égard, la scène emblématique, très impressionnante et mémorable du film, c’est celle digne d’un film d’horreur, où les murs d’une pièce se rapprochent au point d’écraser quasiment Mère Teresa et soeur Agnieszka. Teresa, le film, lorgne en effet vers le film de genre avec des effets de film d’horreur ou de giallo, agrémentant les cauchemars de Mère Teresa. La musique se trouve à l’unisson, avec des accords de guitare électrique, voire de hard rock métal, ou en utilisant les chansons d’Anna Calvi. Teona Strugar Mitevska échappe ainsi complètement au biopic classique, en transformant la vie de Mère Teresa en compte à rebours, en égrenant les sept jours qui lui restent avant sa décision fondatrice de création de sa congrégation.
Si le film ne ressemble pas à un biopic académique, c’est parce que, même s’il est extrêmement fidèle aux détails de la vie de Mère Teresa, recueillis auprès des rares survivantes de son couvent initial, une grande part du scénario est tout simplement inventée, c’est-à-dire toute l’intrigue autour de la grossesse de Soeur Agniezska, ce qui permet de montrer Mère Teresa dans sa position extrêmement choquante sur l’avortement, vue de notre regard d’aujourd’hui. Le conflit entre Mère Teresa et Soeur Agniezska est ainsi filmé de façon très bergmanienne, tout en gros plans sur les visages et les expressions.
Par conséquent, présenté en ouverture de la section Orrizonti de la dernière Mostra de Venise, Teresa pourra certes déconcerter les tenants d’une forme académique un peu lénifiante mais permettra aux autres de découvrir une figure fascinante de notre époque contemporaine dans ses contradictions et ses dilemmes moraux.
RÉALISATRICE : Teona Strugar Mitevska
NATIONALITÉ : belge, macédonien, danois, suédois, indien, bosniaque
GENRE : biopic, drame
AVEC : Noomi Rapace, Sylvie Hoeks, Nikola Ristanovski
DURÉE : 1h43
DISTRIBUTEUR : Nour Films
SORTIE LE 3 décembre 2025


