West Side Story : version diversité

Tourné du 10 juin au 28 septembre 2019, West Side Story de Steven Spielberg est sans doute l’un des films les plus attendus de la planète cinéma depuis quelques années car il fut mis sous carafe pendant plus de deux ans, en raison de la pandémie de Covid-19. Il devait ainsi déjà sortir en décembre 2020 mais sa sortie fut reportée jusqu’à l’année suivante. L’attente est donc immense car le défi se révèle assez incroyable pour l’un des metteurs en scène les plus brillants de notre époque. Comment donner de l’intérêt et une certaine actualité au remake d’un classique de la comédie musicale qui fait partie des films préférés de nombre des spectateurs et cinéphiles? Steven Spielberg s’en sort avec les honneurs en proposant une version de West Side Story sur le mode de la diversité, bénéficiant de tous les progrès technologiques, dans le tournage et le montage des séquences, même s’il atteint rarement -mais parfois -le niveau de son modèle.

A New York, en 1957, deux gangs de rue rivaux, les Jets (Américains d’origine polonaise, irlandaise et italienne), avec Riff à leur tête, et les Sharks (immigrés d’origine portoricaine), menés par Bernardo, font la loi dans le quartier West. Ils se provoquent et s’affrontent à l’occasion. Tony, ex-chef des Jets qui a maintenant pris ses distances avec le gang, et ami de Riff, et Maria, la sœur de Bernardo, le chef des Sharks, tombent amoureux, mais le couple, en raison de la situation tendue entre les deux clans, doit se résoudre à constater que leur amour est impossible.

Steven Spielberg s’en sort avec les honneurs en proposant une version de West Side Story sur le mode de la diversité, bénéficiant de tous les progrès technologiques, même s’il atteint rarement -mais parfois -le niveau de son modèle.

Steven Spielberg le précise à de nombreuses reprises : sa version de West Side Story n’est pas un remake du film de Robert Wise et Jerome Robbins, sorti en 1961, mais une nouvelle adaptation du « musical » de Broadway qui a connu le succès à la fin des années cinquante, comme s’il voulait se prémunir de toute comparaison possible avec le film estampillé chef-d’oeuvre de Robbins et Wise. Or, il est bien trop intelligent pour ne pas le savoir : une infime minorité de gens sont encore vivants pour avoir vu cette production théâtrale alors que chacun peut se reporter à la vidéo du West Side Story de 1961. Il se lance donc un défi quasiment insurmontable, refaire un chef-d’oeuvre, en réaliser une version différente, afin de lui donner une résonance accordée à notre époque.

Comment définir un chef-d’oeuvre? Une oeuvre dont tous les éléments, aussi différents soient-ils (scénario, réalisation, interprétation, direction artistique, photographie, musique, montage), fusionnent harmonieusement pour livrer un film unique, visité par la grâce. West Side Story de Wise et Robbins, combine ainsi de nombreux éléments hétérogènes qui se trouvent tous, ô miracle, au summum de la perfection : une interprétation bouleversante (Natalie Wood au pic de son pouvoir d’émotion, George Chakiris et Rita Moreno pleins d’allant et d’élégance), un livret joliment ouvragé d’Arthur Daniels inspiré du shakespearien Roméo et Juliette, des paroles ciselées par le regretté Stephen Sondheim, récemment disparu, une musique inoubliable de Leonard Bernstein, alignant les perles, une chorégraphie moderne et innovante de Jerome Robbins, enfin une mise en scène ample et efficace de Robert Wise.

Le projet de Steven Spielberg est donc à la fois extrêmement intime (le film est dédié à son père, avec qui il a sans doute partagé nombre de visionnages du film de Robbins et Wise) et résolument moderne, rendre West Side Story actuel, en en proposant une version à la hauteur des enjeux de notre temps. En ce qui concerne l’actualité du film, la réécriture de West Side Story par le scénariste Tony Kushner (Munich, Lincoln), donne en effet une consistance documentaire à l’opposition entre les Jets et les Sharks et une résonance assez profonde aux thèmes de l’intégration, du racisme et de l’opposition entre les communautés, consistance et résonance bien plus marquées sur le terrain sociétal que l’oeuvre de Robbins et Wise. Sur ces thèmes, on ne peut guère soupçonner Steven Spielberg d’opportunisme, lui qui a déjà plus de trente ans auparavant filmé La Couleur pourpre. Les Jets sont ici ouvertement racistes, alors que cela apparaissait de manière bien plus édulcorée dans la version de 1961, trouvant un écho très actuel dans certains des supporters trumpistes. De l’autre côté, les Sharks s’expriment très souvent en espagnol, Spielberg intégrant tout simplement ces bribes de dialogue dans le flux du film. Allant dans le même sens que cette actualisation sociétale, la distribution a fait l’objet de principes stricts : choisir des interprètes jeunes et appartenant à la communauté spécifiée dans le film, ce qui n’était pas forcément le cas dans la version Wise-Robbins. Idem pour l’exigence que les comédiens soient aussi des chanteurs et danseurs accomplis (Natalie Wood était doublée par Marti Nixon dans la version de 1961). On peut même souligner le fait d’avoir engagé un interprète trans pour le rôle de Anybodys, le garçon manqué qui tient un rôle-clé dans l’intrigue. Par conséquent, les intentions étaient plus que louables mais retrouver ainsi l’alchimie de la distribution originelle relevait alors d’un défi aussi impossible que l’amour qui lie María à Tony. La distribution du West Side Story originel en constitue l’un des grands points forts : comment imaginer égaler la performance très émouvante d’une Natalie Wood au summum de son art? Ou encore l’élégance et la grâce de George Chakiris et Rita Moreno, tous les deux oscarisés pour leurs rôles respectifs ; sans même parler des noms déjà évoqués, Richard Beymer (Tony) et Russ Tamblyn (Riff) étaient également excellents dans leurs personnages et sont ensuite réapparus dans Twin Peaks de David Lynch, qu’on suppose sans trop de mal être un des grands fans de cette comédie musicale.

C’est bien là où le bât blesse, dans la distribution. En dépit d’efforts méritoires, Ansel Elgort (Baby Driver) et la débutante Rachel Zegler forment un couple relativement anodin, comparé au duo tragique Natalie Wood-Richard Beymer ; David Alvarez propose une version intello et engagée de Bernardo, à mille lieues des entrechats magiques de George Chakiris. Seule la moitié de la distribution principale s’avère plutôt réussie : Ariana DeBose, extrêmement douée, parvient presque à faire oublier Rita Moreno en Anita ; Josh Andrès Rivera se révèle assez émouvant dans le rôle de Chino, l’amoureux éconduit de María. La plus grande innovation de la distribution consiste en fait à avoir transformé le rôle de Doc en celui de sa veuve Valentina et surtout à confier ce rôle à la revenante Rita Moreno, l’interprète originelle d’Anita. Dans ce qui est peut-être le plus beau moment du film, elle se voit attribuer le morceau culte Somewhere, l’occasion de grands frissons garantis, son interprétation jetant un pont à travers le temps entre le West Side Story de 1961 et celui de Steven Spielberg.

Par conséquent, West Side Story version Spielberg ne mérite guère d’être vilipendé. Le coeur du film, soit le flush royal de cinq chansons cultes, María, America, Tonight, I feel pretty, Somewhere, met en valeur des versions cinématographiques qui n’ont guère à rougir face aux originales (surtout America et Tonight bénéficiant d’une caméra plus mobile et d’effets de montage originaux). Steven Spielberg a fait preuve d’efforts extrêmement louables dans l’actualisation des thèmes et la mise en avant de la diversité. S’il ne s’approche que rarement de son modèle plus ou moins avoué, en raison d’une distribution inégale, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais contrairement au facteur, la grâce ne sonne pas deux fois au même endroit.

3.5

RÉALISATEUR :  Steven Spielberg 
NATIONALITÉ : américaine 
AVEC : Ansel Elgort, Rachel Zegler, Ariana DeBose, David Alvarez, Rita Moreno  
GENRE : Comédie musicale 
DURÉE : 2h36
DISTRIBUTEUR : The Walt Disney Company France 
SORTIE LE 8 décembre 2021 

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