Tourment sur les îles (Pacifiction) : paranoïa en Polynésie !

Le cinéma de l’Espagnol Albert Serra ne laisse personne indifférent : soit on déteste, soit on adore. Il faut dire que ses films précédents avaient laissé des souvenirs mitigés sur la Croisette : Honor de Cavalleria (d’après Don Quichotte de Cervantès) à la Quinzaine des réalisateurs en 2006 ; La Mort de Louis XIV avec l’excellent Jean-Pierre Léaud en Séance spéciale en 2016 ou encore Liberté (Prix spécial du jury) en 2019 dans la section Un Certain Regard.

A n’en pas douter, le projection quelques jours avant la clôture eut au moins le mérite de réveiller un festival ronronnant, un peu somnolent.

La sélection de Tourment sur les ïles (Pacifiction) en compétition cette année a ainsi divisé les festivaliers et les critiques, comme prévu. A n’en pas douter, le projection quelques jours avant la clôture eut au moins le mérite de réveiller un festival ronronnant, un peu somnolent. Dans son nouveau long métrage, d’une durée dépassant les 2h40, Serra met en scène sur l’île de Tahiti, le Haut-Commissaire de la République De Roller, représentant de l’État Français. Homme de calcul aux manières parfaites, il prend constamment le pouls d’une population locale d’où la colère peut émerger à tout moment. D’autant plus qu’une rumeur se fait insistante : on aurait aperçu un sous-marin dont la présence fantomatique annoncerait une reprise des essais nucléaires français.

Le ton est donné dès la séquence d’ouverture : dans le port, la caméra balaye par un travelling filmé d’un hélicoptère des conteneurs empilés les uns sur les autres, sur fond de lumière jaunâtre, tirant vers l’orange.

Résumé ainsi, le scénario parait classique. Mais le résultat à l’écran l’est beaucoup moins, et c’est tant mieux. Serra réussit magistralement une œuvre paranoïaque sur fond de politique-fiction, d’une beauté incroyable. Le ton est donné dès la séquence d’ouverture : dans le port, la caméra balaye par un travelling filmé d’un hélicoptère des conteneurs empilés les uns sur les autres, sur fond de lumière jaunâtre, tirant vers l’orange. D’autres séquences stupéfiantes montrent toute l’attention que le réalisateur a porté à la photographie (le directeur de la photographie, Artur Tort, avait déjà travaillé avec Serra sur ses films précédents). Ainsi, celle qui voit le personnage principal assister sur un bateau, puis un jet ski, à la performance d’un surfeur local, tournée réellement sur place impressionne et fascine tout comme celles se déroulant dans des boites de nuit également, ou celle encore se situant vers la fin avec De Roller seul sur la pelouse d’un stade sous la pluie battante. C’est donc, on l’aura bien compris, à une expérience visuelle et sensorielle que nous convie le cinéaste espagnol. Et c’est forcément salutaire, alors que de nombreux films cannois se sont révélés bien avares en cinéma, tout du moins formellement.

De Roller incarne une sorte de synthèse des hommes politiques français, voire même internationaux. A son allure, pourtant, on pourrait tout à fait identifier ce personnage à un mafieux, un chef d’entreprise véreux.

A ce stade de la critique, il convient de dire un mot sur le comédien principal qui interprète le Haut-Commissaire français De Roller, Benoit Magimel. Habité par ce personnage, l’acteur (récompensé en 2000 d’un prix d’interprétation pour La Pianiste de Haneke ou tout récemment d’un César pour De son vivant d’Emmanuelle Bercot) livre une prestation magnifique et prouve qu’il est grand. Dans son costume beige, avec ses chemises colorées et ses lunettes bleues, De Roller incarne une sorte de synthèse des hommes politiques français, voire même internationaux. A son allure, pourtant, on pourrait tout à fait identifier ce personnage à un mafieux ou un chef d’entreprise véreux. Quoi qu’il en soit, il est tour à tour, voire simultanément, manipulateur, séducteur, promettant des choses dont il ignore s’il pourra les tenir, ou encore condescendant et menaçant. Il semble aussi dépassé, pris au piège entre la politique de clientélisme qu’il met en place et sa position officielle de représentant d’un État dont il n’est pas dupe. L’une des scènes de dialogues (le film est assez bavard, mais passionnant de bout en bout) le voit ainsi aux prises avec un jeune leader indépendantiste et les rapports de force sont en place. D’autant plus que De Roller semble inquiet face à des événements étranges se déroulant aux alentours de l’île : un sous-marin non identifié mouillant dans les eaux territoriales, un mystérieux Américain dans les parages, une présence renforcée de la marine française. La paranoïa gagne De Roller, et le spectateur s’interroge face à ce flou scénaristique, où la fiction et le réel se mélangent. Certains critiques y ont vu une référence à un personnage tout droit sorti de l’univers de Joseph Conrad, vacillant, sentant que le mince pouvoir qui est le sien se dérobe progressivement. Le tout dans un monde étrange où l’on croise d’autres personnages qui le sont tout autant (comme l’Amiral, joué par Marc Susini, acteur fétiche et familier du réalisateur).

De la même manière, le choix de situer l’action en Polynésie et donc dans un territoire ultramarin français n’est pas anodin et renvoie inéluctablement aux rapports troubles entre la Métropole et ce territoire bien spécifique. L’évocation des essais nucléaires dit aussi des choses sur le contexte et une époque, renvoyant la France à ses contradictions (on se souvient de la polémique lorsque le président Chirac relança ces essais sous-marins en 1995 / 1996).

En définitive, Tourment sur les îles (Pacifiction) est une œuvre marquante, fascinante, d’une audace incroyable qui risque de cliver fortement les spectateurs courageux qui se hasarderaient à se rendre dans une salle de cinéma pour le découvrir lors de sa sortie pour le moment encore indéterminée.

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RÉALISATEUR :  Albert Serra
NATIONALITÉ : France, Espagne, Portugal, Allemagne
AVEC : Benoît Magimel, Pahoa Mahagafanau, Marc Susini
GENRE : Drame paranoïaque 
DURÉE : 2h45
DISTRIBUTEUR : Les Films du Losange
SORTIE LE : Indéterminée