Sugarland Express : la gloire ou la mort

« Du point de vue du plaisir que la maîtrise technique procure au public, ce film est l’un des premiers les plus phénoménaux de toute l’histoire du cinéma « . Pauline Kael, qui s’est montrée parfois très injuste et cruelle envers bien des films, n’a pas tari d’éloges concernant ce premier véritable film de Steven Spielberg. Coincé entre Duel et Les Dents de la merSugarland Express a pourtant légèrement sombré dans l’oubli, probablement à tort. Auparavant, Spielberg a tourné à 18 ans un premier film en super-8, Firelight, qui a eu droit à une seule projection publique et n’est jamais sorti ensuite en salles. Duel était à l’origine un téléfilm qui n’est finalement sorti qu’en Europe et non aux Etats-Unis ou dans le reste du monde. Par conséquent, seul Sugarland Express signe les véritables débuts de Steven Spielberg au cinéma ; c’est même sans doute son long métrage le plus émouvant.

Sugarland Express raconte l’odyssée de deux délinquants, mari et femme, Clovis et Lou Jean Poplin pour récupérer leur fils, confié à une famille d’accueil. Par un mauvais concours de circonstances, sans avoir tué qui que ce soit, Lou et Clovis kidnappent un policier qui va devenir leur otage, puis progressivement leur complice consentant. Sugarland Express appartient au genre du road-movie, particulièrement en vogue depuis la naissance du Nouvel Hollywood (Bonnie et ClydeEasy Rider), et plus précisément des couples en cavale, remontant à des exemples plus anciens comme J’ai le droit de vivre de Fritz Lang, Les Amants de la Nuit de Nicholas Ray et Gun Crazy de Joseph H. Lewis. Spielberg s’inscrit donc dans un genre connoté, celui où les amants romantiques sont poursuivis sur la route, condamnés par la fatalité car en réalité innocents de tout ce dont on les accuse. La même année d’ailleurs, un autre très grand cinéaste, Terrence Malick, a sorti également un road-movie qui est resté, lui, très célèbre, La Balade Sauvage. Depuis, on peut retrouver des échos de Sugarland Express dans d’autres road-movies américains réalisés dans les années 90, Sailor et Lula de David Lynch, Thelma et Louise de Ridley Scott (le même esprit, rebelle, anticonformiste et innocent existe chez Thelma et Louise) ou encore Un Monde parfait de Clint Eastwood (toute la fin).

Seul Sugarland Express signe les véritables débuts de Steven Spielberg au cinéma : c’est même sans doute son long métrage le plus émouvant.

En voyant The Fabelmans, on comprend mieux ce qui a pu intéresser Spielberg dans ce fait divers qui s’est réellement passé quelques années plus tôt, en 1969. Alors que le jeune Steven souffrait toujours du divorce de ses parents, il a vu dans cette histoire un couple prêt à tout pour récupérer leur enfant, ce qui ne pouvait que l’émouvoir jusqu’aux larmes. Ce souhait de réunion au-delà des lois et de la justice représentait la situation complètement inverse de ce qu’il avait vécu dans sa propre famille, ce qui explique qu’il lui ait consacré son premier film de cinéma.

Stylistiquement, hormis la maîtrise hors pair des scènes d’action, Sugarland Express ne ressemble pas vraiment au reste de la filmographie du Wonder Boy et évoque ce qu’aurait pu être la carrière de Steven Spielberg s’il était devenu un cinéaste indépendant. Il se caractérise par les caractéristiques suivantes : absence d’effets spéciaux, attention donnée aux acteurs, maîtrise de la progression dramatique et de la mise en scène (un ballet de voitures parfaitement chorégraphié). C’est avec ce film que Spielberg se révèle un exceptionnel directeur d’acteurs et surtout d’actrice : Goldie Hawn y tient son plus beau rôle, de très loin, en femme-enfant immature et profondément touchante. C’est aussi la première affirmation d’un féminisme non revendiqué en tant que tel et pourtant bien réel, que l’on retrouvera de loin en loin, mais régulièrement, chez les personnages féminins de La Couleur pourpre, Dorinda dans Always, Katharine Graham (Pentagon Papers) ou encore Mitzi Fabelman (The Fabelmans).

C’est donc par la mère, souvent le personnage le plus crucial dans la famille des personnages de Spielberg, que naît une émotion qui n’a pourtant rien de mélodramatique (contrairement à un grand nombre de ses films), une émotion sobre, sèche et irrépressible comme une marée montante. La quête de Clovis et Lou Jean est vouée à l’échec ; cependant, le film, pendant 90% de son déroulement, montre la situation sous un jour presque joyeux et enthousiaste, les fugitifs étant portés par une vague de popularité invraisemblable et inexplicable. En cela, Spielberg s’est inspiré du Gouffre aux chimères de Billy Wilder, en décrivant un phénomène médiatique qui s’amplifie progressivement à partir d’un fait divers presque banal. Clovis et Lou Jean deviennent ainsi des vedettes, ce qui les incite à continuer leur quête d’un impossible bonheur. Seul Clovis semble se rendre compte de leur échec programmé lorsqu’il synchronise pour Lou Jean un dessin animé vu via l’écran d’un drive-in et s’interrompt brutalement lorsqu’il voit le coyote tomber d’une falaise dans un ravin. Spielberg situe également son oeuvre sous le patronage humaniste de John Ford en lui empruntant Ben Johnson, le cow-boy du mythique Convoi des Braves, pour le rôle du Capitaine Tanner, policier a priori sympathique et loyal.

La fin du film s’annonce tragique et ne nous déçoit pas. Pourtant l’impression de tristesse est surtout créée par la mise en scène et la musique de John Williams (première collaboration avec Spielberg pour Williams qui a depuis composé la musique de tous les films de Spielberg, hormis La Couleur pourpre et Ready Player One). Car, si on regarde bien le dernier plan, on s’aperçoit à la lecture des informations incrustées que le film se termine bien pour la plupart des protagonistes, dont deux membres de la famille Poplin, montrant l’incurable optimisme de Spielberg à cette époque. Mais l’atmosphère de la fin, renforcée par la musique lancinante, fait que, contrairement à ses autres films, cette happy end demeure inaperçue. Ceci explique sans doute l’échec cuisant du film au box-office, à peine compensé par un Prix du Scénario glané au Festival de Cannes 1974, le seul prix jamais remporté par Steven Spielberg à Cannes. Depuis Sugarland Express pâtit de cet échec commercial, rare chez Spielberg, et est resté dans l’ombre de beaucoup de ses succès. A tort certainement car il s’agit d’un grand film qu’il est urgent et indispensable de redécouvrir.

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RÉALISATEUR : Steven Spielberg 
NATIONALITÉ :  américaine 
GENRE : drame 
AVEC : Goldie Hawn, Ben Johnson, Michael Sacks, William Atherton
DURÉE : 1h48 
DISTRIBUTEUR : Universal Pictures 
SORTIE LE 12 juin 1974