Sick of Myself : vivre et exister

Allongée sur le sol, la jeune femme répète inlassablement qu’elle souhaite vivre. « Il faut vivre et non plus seulement exister » écrivait le philosophe grec Plutarque. Avec Sick of Myself, le réalisateur norvégien Kristoffer Borgli s’approche du cinéma de David Cronenberg, explorant à la fois le corps et l’esprit, la matière et le concept. Une comédie froide et grinçante où le narcissisme d’une société rongée par l’individualisme amène aux pires décisions. Un film malin et percutant.

Thomas, un artiste qui vole des meubles pour en faire des œuvres d’art, commence à se faire connaître. Il expose dans une petite galerie et apparaît en première couverture d’un magazine. Signe, son amie, assiste dépité à son ascension : elle aussi veut son quart d’heure de gloire. Un couple toxique qui brille par son manque de solidarité. En public, tout est bon pour rabaisser ou nier l’autre. Folle d’être inconsidérée, Signe trouve un moyen d’exister… au risque d’absolument tout perdre.

Tourné avec une légèreté assumée, Sick of Myself est une œuvre drôle, décalée et quelque part dramatique qui vaut surtout par son côté jusqu’au-boutiste

Dans Sick of Myself, vivre dans l’ombre est une souffrance. Le bonheur se trouve dans le regard d’autrui. Dès le début du film, le mot est lâché : narcissisme. Dans un monde concurrentiel à l’attention fragilisée, comment faire pour combler un égo défaillant ? Signe et Thomas ne cessent de tirer la nappe, manquant sans cesse de tout renverser. Obnubilé par leurs sorts, ils dévorent autant que possible le temps de quiconque s’approche d’eux. Difficile pour Signe de concurrencer Thomas, artiste à la renommée grandissante. Ne pouvant l’affronter sur le terrain de l’art, elle décide de jouer le rôle de la victime : une chose fragile en quête de réconfort, d’attention. Au détour d’un article, elle découvre un médicament qui, mal utilisé, peut occasionner de graves conséquences pour la peau. Une véritable maladie orpheline. Les semaines s’enchaînent, les premiers symptômes apparaissent. On entre dans le body horror, avec une mutation du corps, métaphore d’un esprit malade. Ce n’est toutefois pas suffisant, il en faut toujours plus : son désir de reconnaissance s’accorde avec le cynisme d’agences de communication. Son visage déformé par la maladie sert des intérêts commerciaux. Si la jeune femme parvient à tromper tout le monde, sa fiction ne dupe pas son corps : bien qu’utile à son image, sa maladie l’atteint réellement. Elle meurt de vouloir exister, consumée par son égo.

Non sans conséquence, l’idylle cauchemardesque de Signe entre en résonance avec le parcours de Thomas, son compagnon. Ils chutent ensemble dans l’indifférence générale. Le « corps-évènement » de la jeune femme n’intéresse plus, son rôle de martyre non plus. Face à la rudesse de la réalité, Signe tente en permanence le pas de côté : on s’invite dans ses fantasmes, des versions idéalisées de la vie. Le succès ici et là, mais surtout des craintes, les mensonges ne cessant de s’accumuler. Le cinéaste appuie et écrase autant que possible son personnage, quitte à rendre le récit redondant. Si le film souffre d’un ventre mou, il rattrape vite notre intérêt avec une piquante scène de figuration dans un musée. Tourné avec une légèreté assumée, Sick of Myself est une œuvre drôle, décalée et quelque part dramatique qui vaut surtout par son côté jusqu’au-boutiste, poussant autant que possible le vice de son personnage principal, devenu monstre en quête de buzz.

3.5

RÉALISATEUR : Kristoffer Borgli
NATIONALITÉ : Suède, Norvège
GENRE : Comédie dramatique
AVEC : Kristine Kujath Thorp, Eirik Sæther, Fanny Vaager
DURÉE : 1h35
DISTRIBUTEUR : Tandem
SORTIE LE 12 avril 2023

Film vu dans le cadre de Les Arcs Film Festival 2022.