Neptune Frost : Fuck Google

Véritable ovni de cette 53ème sélection de la Quinzaine des réalisateurs, Neptune Frost était guetté par beaucoup comme un outsider de ce Festival de Cannes. Une coproduction rwandaise et burundaise, le film musical réalisé par le musicien et artiste Saul Williams et la comédienne Anisia Uzeyman mène tambour battant une fantaisie poétique et engagée. Entre créativité et radicalité, les deux artistes proposent un film qui vaut clairement le détour, portant non sans audace les couleurs d’une scène artistique rwandaise qui entend bien dire son mot face à l’ordre technologique prédateur et néo-colonial des géants du web.

Dans les mines de Coltan d’une Afrique rurale, des jeunes hommes arrachent à la terre un minéral vital à la production de composants électroniques à l’intérieur de tous les smartphones, bien souvent au prix de leur propre vie. Lorsqu’un mineur en fuite rencontre une hackeuse queer recluse dans les collines, les deux exilés se découvrent une connexion flamboyante, transcendant l’humain. De leur relation naît une révolution internationale, un renversement des tables avec lequel ces prophètes d’un nouvel âge entendent bien rappeler au monde que l’internet naît entre les mains des africains exploités par l’ordre politique néo-colonial.

Neptune Frost est une proposition radicale qui, si elle pourra laisser certains perplexes de par sa narration ésotérique, ne fait pourtant pas l’économie d’une critique politique de l’exploitation des jeunes Rwandais. Remédiant par le biais d’une poésie et d’une créativité foisonnante les expériences d’une jeunesse que le capitalisme blanc néo-colonial exploite, Saul Williams et Anisia Uzeyman livrent un film qui vaut assurément le détour et qui défend avec fierté une scène artistique rwandaise jeune, unie et passionnée.

Si Neptune Frost ne plaira peut-être pas à tout le monde, impossible ne pas être captivé par sa nouveauté radicale, livrant au spectateur une fantaisie musicale et poétique pariant tout sur sa créativité, son audace et son enthousiasme. Issu d’une production autofinancée, tourné avec les moyens du bord dans des décors rwandais, le film peut se targuer d’une richesse visuelle frappante dans son originalité et son expressivité. Des costumes créés à partir de matériel de récupération aux textures variées et aux couleurs bigarrées, en passant par des effets spéciaux visuellement saisissants et des décors saisissants entre minéral, végétal et électronique, Neptune Frost n’a pas peur de son exubérance et fait de son esthétique foisonnante un atout indéniable. Une richesse visuelle complétée par une bande-son hypnotique, entre tambours et sampling, chœurs harmoniques et grésillements discordants. Le parti pris d’une narration poétique touchant à l’ésotérique et au techno-mysticisme, partagée entre afro-futurisme et discours révolutionnaire, peut poser un défi à la compréhension, mais là n’est pas le cœur du film. Car avec leurs jeux constants sur les catégories de sens, sur les mots et le verbe, Anisia Uzeyman et Saul Williams cherchent avant tout à porter le public par une expérience totale, sensorielle et poétique, exigeant du spectateur une foi absolue en le charisme de ses interprètes. Musical autant que visuel, poétique autant que rêveur, Neptune Frost est une proposition audacieuse qui force l’admiration de par ses choix sans compromis et sa poésie inflexible.

Porté par une collaboration fructueuse entre un collectif d’artistes internationaux unis comme les doigts de la main, démontrant à chaque plan l’osmose hypnotique entre ces artistes de tous les horizons, Neptune Frost résonne assurément comme le cri du cœur de toute une génération, un manifeste esthétique sans compromis faisant la démonstration limpide de la créativité et de la force de la scène artistique africaine. Unissant dans une bande son foisonnante slam, chœurs traditionnels, musique électronique et solos de chant, Neptune Frost s’impose comme un film musical osé, où le New Age cède la place à l’afro-futurisme et à la poésie créative d’une génération prête à se libérer de tous les carcans, du genre au capitalisme en passant par le racisme. Pariant tout sur la force de la poésie et d’une création brute et radicale, Saul Williams et Anisia Uzeyman livrent une œuvre ambitieuse qui saura assurément résonner auprès des publics africains et afro-descendant, mais aussi auprès des autres publics, à condition de s’ouvrir à cet appel au renversement des injustices induites par le capitalisme prédateur des GAFAM. À l’instar de cet apostrophe finale du générique, ceux qui auront su faire confiance aux créateurs du film sauront se retrouver dans la revendication finale de l’icône afrofuturiste Matalusa King : « fuck Google », et tout ce que la multinationale américaine représente.

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RÉALISATEUR : Saul Williams, Anisia Uzeyman
NATIONALITÉ : Rwanda, Burundaise
AVEC : Dorcy Rugamba, Eliane Umuhire, Cheryl Isheja
GENRE : Science-Fiction, Musical
DURÉE : 1h45
DISTRIBUTEUR : 
SORTIE LE Prochainement