Les magnétiques : trouver sa voix

Institutions de la culture alternative et underground des années 1970 et 1980, les radios pirates et libres sont entourées d’un imaginaire mythique, d’un esprit de liberté et de rébellion qui est passé dans la légende. Revenues dans l’imaginaire populaire avec des films comme Good Morning England, trouvant un prolongement inattendu avec l’explosion de la popularité des podcasts, les radios pirates sont le lieu d’émergence de formes musicales audacieuses et nouvelles, libres et déchaînées, permettant toutes les innovations techniques et stylistiques. Un élan créateur qui est au cœur du dernier film de Vincent Maël Cardona, sélectionné au Festival de Cannes 2021 à la 53ème Quinzaine des Réalisateurs. Avec Les magnétiques, le réalisateur recontextualise la radio libre dans un imaginaire nostalgique et désabusé, dans des années 80 ponctuées de désillusions, un passé pas si lointain dont les espérances ont été douchées par le cynisme du Tournant de la Rigueur sous la gauche de Mitterand. En revisitant cette France récente, proposant le portrait intime et douloureux d’un jeune homme qui trouve dans les lecteurs de cassettes et les bandes magnétiques un langage poétique unique et troublant, Vincent Maël Cardona et son équipe livrent un film bouleversant, une rêverie nocturne vibrante et fiévreuse qui ne laissera personne indifférent.

Dans un village perdu d’une province française, alors que tout le monde se réjouit de l’élection de François Mitterand, deux jeunes hommes font la fête avec leurs proches. Deux frères inséparables comme la paume et le dos d’une main, mais opposés comme la lune et le soleil : Jérôme, rockstar en puissance, débordant de charisme, cache dans son ombre le taciturne Philippe, grand timide passionné de son, de machines et bruits. Ensemble, la nuit, ils animent Radio Warsaw, une radio libre éclectique diffusant les groupes les plus légendaires et innovants de leur époque. Mais comme un disque qui se raye, un jour, leur vie déraille : car Philippe est appelé à Berlin pour le service militaire. Quelque part en route, tout est parti de travers : mais cela, Philippe ne saura le formuler que trop tard.

Les Magnétiques est un film hors du commun sur la création artistique, sur la création d’un langage nouveau et unique, sur l’expression des sentiments les plus sourds dans cette relation si particulière qui nous unit aux objets techniques qui remplissent notre quotidien. Un film qui fera assurément date, riche et généreux, plein de tendresse, de liberté et de désirs – un film juste et terriblement, terriblement puissant, qui nous prend aux tripes et ne nous lâche pas.

Difficile de savoir par où commencer pour définir ce film tant tout y est hors du commun. L’équipe du film dans son entier concourt pour produire une œuvre incroyablement dense, dont le moindre détail est chargé d’une puissance extraordinaire. À la musique, le film est constitué d’une bande son exceptionnelle, réunissant Joy Division avec les morceaux expérimentaux de Steve Reich. Faisant cohabiter le rock and roll avec les pionniers de la musique électronique, Les magnétiques est un film au paysage sonore unique, un concert de bruits et de sensations, une mélodie du chaos à nulle autre pareille. À la photographie, les scènes de jour dans des intérieurs monotones aux papiers peints vieillis succèdent à des scènes de nuit où les girons des voitures virent aux jaunes et aux verts, où la jeunesse se déchaîne dans des séquences oniriques fantasmatiques. À l’interprétation des acteurs, Timothée Robart livre une performance dévastatrice, entre retenue et fascination, calme et déchaînement, silence et furie. Loin d’être en reste, Joseph Olivennes incarne un personnage fascinant, une étoile filante qui s’écrase au ralenti, une bête de charisme à l’attitude extrême qui complète parfaitement le rôle principal. Plus en retrait par rapport à ce duo fascinant, Marie Colomb incarne avec le rôle de Marianne un personnage solide, rappelant les deux frères à la réalité, mais tendant elle aussi vers l’espoir et la liberté avant que le cynisme ne la rattrape. À l’écriture du film, les scénaristes développent des personnages frappants de réalisme et d’humanité, des jeunes de province qui rentrent dans la peau du spectateur, comme des amis qu’il a toujours connu, comme des gens qui peuplent l’imaginaire collectif de la vie dans les campagnes françaises des années 1970. Plan par plan, bruit par bruit, réplique par réplique, dans cette province marginale qui rappelle pourtant à tous le souvenir d’une jeunesse passée, Les magnétiques frappe au plus profond de l’intime, et fait entrer en résonance particulier et universel en mettant en forme une somme d’émotions complexe et informulable.

Parvenant à trouver son propre langage pour exprimer un sentiment anthropologique profond, à savoir l’expérience particulière d’une jeunesse des années 80 sur laquelle toutes les portes se referment, Vincent Maël Cardona parvient peu à peu à faire naître une voix protéïforme et multiple, émergeant à l’intersection de la sensibilité d’un jeune homme et d’un ordre matériel structuré par des objets techniques – magnétophones, micros, caméras et cassettes. Plaçant Philippe dans un réseau de machines, Les magnétiques est une œuvre sensorielle par excellence qui réussit l’exploit de n’être pas seulement un film sur l’ouïe, mais aussi un film sur la vue et surtout sur le toucher. Philippe, maladroit et mal à l’aise avec son propre corps, en retrait des autres autour de soi, trouve dans le contact avec ses cassettes et bobines un langage qui lui est propre, un mode d’expression qui transcende les langues et qui dépasse le champ du connu. Dans ces salles peuplées de machines, Philippe trouve son propre son, son propre langage corporel, sa propre voix dans un concert de bruits, une atmosphère sonore indéfinissable où se déchaîne un maelström de sons, de mots et d’émotions d’une force infinie. Véritable chorégraphie, comme une symphonie du chaos, le film touche au sublime avec trois scènes de performance brillantes de technicité et de mise en scène, trois moments qui sont indéfinissables autrement qu’avec les propres termes de l’équipe du film : ce sont des scènes proprement magnétiques, traversées d’une force incomparable, sourde et lunaire. Réussissant un tour de force esthétique majeur, Les magnétiques peut bien se permettre des envolées lyriques et des discours poétiques sur la nature de l’art : bien loin de l’abstraction, Vincent Maël Cardona et son équipe redonnent toute leur matérialité à ces considérations, leur donnant corps quelque part entre les bandes magnétiques, les micros et les caméras.

Plus qu’un film sur les radios libres, Les Magnétiques est un film hors du commun sur la création artistique, sur la création d’un langage nouveau et unique, sur l’expression des sentiments les plus sourds dans cette relation si particulière qui nous unit aux objets techniques qui remplissent notre quotidien. Un film qui fera assurément date, riche et généreux, plein de tendresse, de liberté et de désirs – un film juste et terriblement, terriblement puissant, qui nous prend aux tripes et ne nous lâche pas.

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RÉALISATEUR : Vincent Maël Cardona
NATIONALITÉ : Française 
AVEC : Timothée Robart, Marie Colomb, Joseph Olivennes
GENRE : Drame
DURÉE : 1h38
DISTRIBUTEUR : Paname Distribution
SORTIE LE 17 novembre 2021

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