La Place d’une autre : changer de vie

Lors de ses vingt ans de cinéma, Aurélia Georges s’est montrée plutôt discrète, rare et précieuse. Elle a surtout joué un rôle déterminant dans l’administration de l’ACID, en en assurant la présidence à deux reprises. Depuis ses premiers courts métrages en 2002, date de son entrée à la Fémis, elle n’a tourné que trois films, les deux premiers, L’Homme qui marche et La Fille du Fleuve, se situant entre un Rivette encore plus abstrait que l’original et un Brisseau option spiritualiste. En adaptant Wilkie Collins, un romancier de l’époque victorienne, contemporain de Dickens, Aurélia Georges va pour la première fois à la rencontre du grand public, en choisissant le romanesque et le thriller, sans renier ses obsessions d’auteur. La Place d’une autre est ainsi un étrange thriller social qui bénéficie d’une direction artistique impeccable et d’une distribution judicieusement choisie, qui permettent à Aurélia Georges de réussir son pari de film d’époque.

D’origine modeste, adorant les livres, Nélie a échappé à une existence misérable en devenant infirmière auxiliaire sur le front en 1914. Un jour, elle prend l’identité de Rose, une jeune femme qu’elle a vue mourir sous ses yeux, et promise à un meilleur avenir. Nélie se présente à sa place chez une riche veuve, Eléonore, dont elle devient la lectrice. 

A elles deux ( Sabine Azéma et Lyna Khoudri), elles parviennent à donner une humanité troublante à cette histoire d’amitié improbable entre deux personnes qui a priori n’auraient jamais dû se rencontrer.

Avec cette histoire mélodramatique à souhait, comportant des rebondissements inattendus, Wilkie Collins permet à Aurélia Georges de traiter de nombreux thèmes qui, déjà présents au début du vingtième siècle, n’en sont pas moins prégnants au commencement du vingt-et-unième : l’usurpation d’identité (comme Don Draper dans Mad Men), l’utilisation du mensonge comme instrument d’arrivisme, le phénomène de transfuge de classe, les sentiments qui transcendent les barrières sociales. Filmé du point de vue de Nélie, La Place d’une autre nous plonge en immersion dans la situation dangereuse d’une opportuniste qui risque de se faire démasquer à chaque instant, nous faisant partager ses craintes et tremblements. Sous cet angle, le film remplit efficacement sa mission de thriller, car, nonobstant l’usurpation répréhensible d’identité, Aurélia Georges parvient à nous rendre parfaitement partie prenante des choix pourtant malhonnêtes de Nélie.

La qualité de La Place d’une autre repose sur un sens obsédant du détail, cf. la paume brûlée de la main renvoyant à une autre scène où Nélie manque de finir ébouillantée, une sens minutieux du détail qui permet au film d’échapper à la platitude des reconstitutions télévisuelles. Mais le noeud de l’intrigue repose surtout sur une distribution irréprochable, à commencer par une Maud Wyler étonnante, et le contraste entre une Sabine Azéma qui ne s’était plus montrée aussi brillante, dans un registre sobre et apaisé relativement inhabituel, depuis les derniers Alain Resnais et une Lyna Khoudri qui ne cesse d’étonner par la diversité et la subtilité de son jeu, certainement la plus grande révélation féminine de ces dernières années depuis son éclosion dans Papicha. A elles deux (Azéma et Khoudri), elles parviennent à donner une humanité troublante à cette histoire d’amitié improbable entre deux personnes qui a priori n’auraient jamais dû se rencontrer.

A travers cette histoire d’usurpation d’identité, il serait même possible d’adopter une lecture méta du film, en ce sens qu’Aurélia Georges, sous les atours du film d’époque, se fait passer à raison pour une cinéaste grand public et finit par obtenir l’assentiment d’Eléonore, c’est-à-dire du public qui légitime son changement de statut.

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RÉALISATEUR :  Aurélia Georges
NATIONALITÉ : française
AVEC : Lyna Khoudri, Sabine Azéma, Maud Wyler
GENRE : drame, historique
DURÉE : 1h52 
DISTRIBUTEUR : Pyramide Distribution
SORTIE LE 19 janvier 2022